DEPRECIATION DE LA RUPIAH : 2018 EST-ELLE COMPARABLE A 1998 ?

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La monnaie indonésienne a perdu environ 10% de sa valeur depuis le début de l’année, atteignant un taux de change plus vu depuis la crise monétaire et financière asiatique de 1998, qui avait provoqué la chute de Suharto. Est-ce à dire que l’archipel est en danger d’une crise économique majeure ? Les économistes se veulent rassurants.

15 000 rupiah pour un dollar. C’est le seuil psychologique avec lequel la monnaie indonésienne a flirté depuis le mois d’août. Un seuil qui n’avait plus été atteint depuis 1998 et qui a rappelé de bien mauvais souvenirs à ceux ayant subi les effets dramatiques de la crise asiatique il y a 20 ans.

Comment en est-on arrivé là ? Quand il a conquis le pouvoir il y a quatre ans, le président Jokowi avait pour ambition de placer la plus grande économie d’Asie du Sud-Est dans le top 10 mondial. Il promit de faciliter les démarches administratives, de réduire les restrictions sur les investissements étrangers et d’améliorer le pays avec un plan massif de construction d’infrastructures.

Le prix bas du pétrole dans les premières années de sa présidence a permis à Jokowi de réduire les subventions à l’énergie et de divertir ces fonds vers le financement d’un plan d’infrastructures de quelques 323 milliards de dollars. Cela incluait la construction de la première ligne de chemin de fer à grande vitesse d’Indonésie, des réseaux de transports en commun dans la conurbation de la capitale Jakarta, ainsi que des autoroutes, des ports et des aéroports.

La dérégulation a permis de créer une bureaucratie plus efficace, d’attirer les investissements et d’accélérer les projets. Les investissements directs étrangers ont ainsi atteint un record l’année dernière, la compétitivité du pays s’est améliorée, et les agences de notation ont toutes placé l’Indonésie dans leur liste des pays où investir.

Au second trimestre de cette année, l’économie connaissait sa plus forte croissance en plus de quatre ans, et le gouvernement annonçait sa campagne « Créer l’Indonésie 4.0 » afin de développer cinq industries clé : l’agroalimentaire, le textile, l’automobile, la chimie et l’électronique.

Mais la combinaison du jeu politique et de la chute de la rupiah a provoqué un changement de perspective. Dans la proposition de budget pour 2019 présentée en août, le gouvernement de Jokowi promet une augmentation des subventions, une hausse des salaires des fonctionnaires et un doublement des aides aux ménages les plus pauvres. Ces derniers mois, il a aussi manœuvré pour le contrôle accru des ressources naturelles du pays.

Le gouvernement a ainsi prévu plus de dix milliards de dollars pour les subventions à l’énergie, une augmentation de 66% par rapport à la première proposition de budget pour 2018. L’archipel importe la majorité de son carburant, et le gouvernement fixe lui-même le prix de l’essence. Bien que le géant énergétique d’Etat Pertamina souffre actuellement de la chute de la monnaie et des prix plus élevés du pétrole, Jokowi n’avait pas beaucoup d’autre choix que d’augmenter les subventions pour ne pas augmenter les prix.

L’Indonésie etait la 16ème plus grande économie au monde l’an dernier, d’après les données de la Banque Mondiale. Afin d’intégrer le top 10, elle doit encore croître au minimum de 60%. Pour accélérer cette croissance, qui s’est stabilisée à hauteur de 5%, les économistes affirment que le pays doit davantage réduire les restrictions à l’investissement, améliorer le secteur manufacturier pour produire des biens à plus forte valeur, et dépenser davantage pour l’éducation.

Mais à l’heure actuelle, tous les yeux sont tournés vers la monnaie. La rupiah s’est retrouvée prise au piège des liquidations qui ont affecté la Turquie, l’Argentine et l’Afrique du Sud. Les déficits courants depuis 2011 ont rendu le pays plus vulnérable aux chocs extérieurs que ses voisins comme la Malaisie ou la Thaïlande, ce qui a entrainé une chute de près de 10% de la rupiah face au dollar cette année.

Néanmoins, il faut remettre les choses dans leur contexte : bien que ce glissement soit l’un des plus abrupts en Asie, il est loin des 21% de chute en 2013 ou des 32% pendant la crise asiatique de 1998.

Le déclin de la rupiah a aussi contribué à la chute de 9% de l’indice boursier de Jakarta en 2018. Les entreprises révisent leurs prévisions de croissance, et les industries exportatrices ne sont pas favorisées car beaucoup comptent des dettes en dollars.

Afin d’aider la rupiah, la Banque d’Indonésie a utilisé 14 milliards de dollars de ses réserves sur le marché des changes. Sans grand succès.

En plus de ces efforts, Jokowi a annoncé une série de contre-mesures afin de limiter les importations et de réduire le déficit courant de l’Indonésie. Le pays va ainsi appliquer des taxes à l’importation de 7,5 à 10% (contre 2,5 à 7,5%) sur plus de 1000 produits parmi lesquels l’électronique, le savon, le shampoing, les cosmétiques, les vêtements ou les matériaux de construction.

De plus fortes subventions pour le carburant signifient qu’il y a moins d’argent dans les caisses de l’Etat pour les travaux d’infrastructure. Ceux-ci ne devraient s’accroitre que de 2,4% en 2019, le rythme le plus bas depuis que Jokowi est au pouvoir.

Une autre mauvaise nouvelle réside dans la baisse de 12,9% des investissements directs étrangers au 2nd trimestre, la première baisse depuis 2010. Celle-ci est due aux fluctuations de la rupiah, aux mouvements de capitaux en dehors des pays émergents et à la perspective d’une année très politique en 2019 avec l’élection présidentielle. Les investisseurs préfèrent donc attendre et voir.

Les économistes pourtant ne voient pas de raison de s’alarmer outre mesure. Les fondamentaux économiques de l’Indonésie sont bien plus solides qu’ils ne l’étaient il y a vingt ans au moment de la chute de Suharto. Et ils sont aussi bien plus solides que ceux de la Turquie et de l’Argentine.

L’inflation est contenue à 2,13% sur la période janvier-août, le ratio de la dette par rapport au PIB est bien plus faible que beaucoup d’autres pays à hauteur de 30%, et l’économie a connu une croissance de 5,27% au 2nd trimestre malgré une période d’incertitude au niveau mondial.

Dans la course à la présidence qui vient de démarrer, le candidat Prabowo utilise déjà ces soubresauts. Le 1er septembre dernier, il affirmait ainsi que « notre économie n’est pas en croissance. Nous sommes sous la menace de rester un pays pauvre à jamais ». La présidentielle est lancée. Et la situation économique de l’archipel sera au cœur du débat.

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