Dépaysement et introspection

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Proche de la fin de son aventure, Adolphe Combanaire s’interroge sur son nouveau quotidien.

Nous fîmes la halte au milieu des champs de paddy du campong. Bien que le riz ne sera pas mûr avant un mois, la surveillance des enclos est déjà commencée; et dès les premières heures du jour, les enfants se rendent à leur poste afin d’en éloigner, autant que possible, les oiseaux qui pillent la récolte. Les veilleurs sont montés sur un mirador établi au milieu des champs et, de là, il font mouvoir des cordes de rotin, qui rayonnent dans toutes les directions. Ces cordes supportent des branchages, qui sont alors secoués violemment, et qui font l’office d’épouvantails.
D’autres champs sont également surveillés, car nous entendons, dans le lointain, des voix enfantines qui chantonnent et prouvent que l’on fait bonne garde.
Nous entrons à nouveau dans la forêt, et nous gravissons le premier contrefort de la montagne, dont les hauteurs boisées s’étagent vers l’est. Les porteurs sont des hommes solides, et avancent gaillardement, sur l’étroit chemin recouvert de racines entrelacées.
Dégagé d’un embonpoint désormais inutile, je marche maintenant derrière mes hommes avec la désinvolture d’un professionnel.
Les commerçants ont été durs, mais je suis maintenant entraîné à ces longues étapes, qui me furent, au début, si pénibles. C’est l’acclimatement qui commence, mais il pourrait bien arriver que cet état coïncide avec l’épuisement qu’amène le surmenage.
Pour fair ce pénible métier, qui n’a rien à voir avec l’existence tranquille et confortable des Européens établis dans les villes de la côte, j’estime que, pendant trois mois, j’ai dû vivre sur ma graisse; pendant trois autres mois, j’ai vécu sur mon sang; maintenant, c’est surtout la pensée que le plus dur de la besogne est accompli, qui me réconforte et m’encourage.
Je me suis plié, d’ailleurs, assez bien à ce genre de vie, pour croire qui cuillers et fourchettes sont parfois inutiles, et c’est avec les doigts que je mange le riz, ainsi que font mes hommes; Il me semble que je me rapproche , à grands pas, de leur état de nature, qui ne détonne qu’à moitié avec mon misérable accoutrement.
A la halte du déjeuner, Auguste, jaloux des lances dont sont armés les autres porteurs, taille une pointe acérée à un long bambou, qu’il fait durcir au feu. Désormais, tous les Orangs-Pounans, de Bornéo peuvent venir : ils seront certains d’être bien reçus !
Auguste a eu la bonne d’apporter une poule et quelques œufs, et je m’occupe, ainsi que je le fais d’habitude, de la préparation du dîner. Comme le riz, la volaille et les œufs, sont dans Bornéo, les principales bases de la nourriture, j’ai porté tous mes soins à établir la formule d’un plat, ou plutôt d’une soupe, qui, j’en suis sûr, ferait pâlir de jalousie tous nos modernes Vatel. Comme le mieux est de railler sa misère, j’ai baptisé ce fricot du nom pompeux de “Consommé aux œufs pochés à la Bornéo”. Je fais bouillir la poule et j’ajoute, au maigre bouillon, des œufs et du riz. Quand je pouvais y joindre du sel et un peu de beurre de conserve, c’était délicieux.
Plus j’avance dans la vie, plus je vois que la chose réellement indispensable à l’homme qui va dans les paysages sauvages, ou à moitié civilisés, est de savoir faire un peu de cuisine. Aucun talent, aucune qualité prise séparément, ne saurait rivaliser avec celle-là qui doit primer toutes les les autres, et l’on peut avancer hardiment que celui qui va aux lointaines colonies, pour y gagner sa vie ou celle des siens, et qui ne sait pas détailler un morceau de viande ou préparer une soupe, n’est pas un homme complet. L’ignorance trop générale de cette chose indispensable, pour les Européens qui habitent au loin, les force à avoir recours aux services d’infâmes cuisinier indigènes, qui gaspillent leur argent et ruinent leur santé. Les maladies d’estomac et l’anémie, qui sont la conséquence fatale d’un régime mal approprié et de nouveaux venus, ne tardent pas à annihiler les meilleures volontés, et l’armée des incapables s’augmente de nombreuses recrues. Quand on songe que le programme des études des établissements où se forment les commerçants que leurs affaires pourront appeler dans les pays neufs, les fonctionnaires coloniaux ou les missionnaires, ne comporte aucune leçon de cuisine rudimentaire, l’on se demande si cette omission n’a pas pour principal résultat de peupler les cimetières exotiques.
Le dicton populaire, qui prétend que le meilleur des médecins est un bon cuisinier, n’est pas si paradoxal qu’on se l’imagine.

Adolphe Combanaire
( Extrait d’Au pays des coupeurs de tête – A travers Bornéo )

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