COMMENT INSTAGRAM CHANGE LA FACE DU TOURISME A BALI

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Tous les lieux touristiques du monde bénéficient gratuitement de la promotion formidable apportée par Instagram, du moins ceux qui sont les plus photogéniques. Les ministères du tourisme s’en réjouissent, eux qui investissaient jusqu’à présent des millions de dollars dans des campagnes de promotion de leurs destinations.
A Bali, cette application a eu ces dernières années un impact retentissant sur
un certain nombre de lieux, entrainant bien sûr des modifications dans la gestion du tourisme. On peut même dire qu’Instagram a contribué à façonner les territoires. L’application ne fait pas qu’attirer les touristes à Bali, elle génère une nouvelle façon de voyager : celle de la mise en scène, parfois totalement artificielle.
Nous sommes allés à la rencontre de trois guides établis à Bali.
Entre ceux qui surfent sur cette nouvelle réalité et ceux qui la contournent,
la pratique du tourisme est indubitablement transformée.

LISA CALIPSA,UNE JOURNEE POUR UNE PHOTO PARFAITE

Arrivée à Bali à la fin de l’année 2018 avec une idée en tête, l’ « influenceuse » de nationalité russe s’est lancée il y a deux mois environ dans la pratique des tours Instagram. Photographe, guide, businesswoman, c’est à cheval qu’elle préfère se situer. L’idée est née en Russie, dans son pays natal, où depuis près de 15 ans, elle travaille sur un projet : l’ouverture d’une maison dédiée à la photographie. Ou plutôt, d’une maison dans laquelle les clients, moyennant un prix d’entrée, peuvent se prendre en photo. Rapidement, ce projet devient le terreau d’une ambition similaire. Forte de sa popularité sur Instagram, la jeune femme décide de capitaliser sur ses milliers d’abonnés et son maniement de Photoshop pour proposer des tours Instagram à Bali. Le nom parle pour lui-même et il ne faut pas chercher à voir au-delà pour en comprendre le principe : au cours d’une journée, Lisa prend différent clichés de ses clients dans des lieux « très instagrammables » bien précis. Ils reçoivent ensuite autour de 200 photos d’eux chacun, dont 12 éditées, « prêtes à être directement publiées » sur le réseau social. Mais qui sont-ils ces touristes prêts à débourser entre 200 et 600 dollars la journée pour se faire prendre en photo ? La moitié sont russes, et la plus grande majorité occidentaux, nous dit Lisa. Certains sont là pour « l’aventure », mais évidemment, la plupart courent après la photo parfaite. « Les gens veulent un souvenir impérissable de leur présence dans ces lieux magiques et c’est là que nous entrons en scène. Pour leur offrir cette photo qu’ils pourront regarder dans vingt, trente ans avec la même joie ». En réalité, ils veulent la photo qui fera « exploser leurs comptes Instagram ». Cette fameuse photo est bien plus qu’un simple cliché de l’instant, il est le fruit d’un véritable travail technique sur ordinateur. Il faut retoucher les couleurs, rehausser les tons, adoucir les traits et surtout, gommer la présence des autres personnes. Comme si Jatih luwi était une perle rare protégée du tourisme. Lisa ne s’en cache pas, au contraire, « une belle photo c’est 80 % Photoshop » nous confie-t-elle. Sur un de ses post Instagram on peut d’ailleurs lire en légende « ne faites jamais confiance à vos yeux ». Il ne s’agit pas de triche, mais de la poursuite d’une esthétique qui serait au-dessus de tout. A tel point que lorsque nous lui demandons si elle ne craint pas que cette tendance Instagram détruise le charme de certains lieux (Tegalalang par exemple est devenu un parc d’attraction) elle nous répond : « quel est l’intérêt d’avoir un bel environnement si on ne le fait pas voir ? ». En somme, la même philosophie à la logique sommaire dont Instagram fait son beurre.
Pour plus d’informations : @lisacalipsa sur Instagram, www.instatrips.ru

AGUS YUDIARTA : C’EST NUSA PENIDA QUI A LE PLUS CHANGE

« Je suis un guide balinais francophone depuis 2005, et j’ai l’impression que le développement touristique s’est vraiment accéléré depuis 2010 et encore plus depuis deux à trois ans, je dirais même que ça change à outrance sans doute à cause de l’effet des réseaux sociaux. J’utilise très peu Instagram mais j’ai bien conscience que ce réseau joue un rôle important dans la promotion de Bali et les changements que ça implique. Pour moi, c’est Nusa Penida qui a le plus changé à cause d’Instagram et des selfies que les gens font devant Kelingking Beach, Broken Beach, Angel Billabong et aussi Cristal Bay. Quand j’ai découvert cette île au large de Bali en 2012, c’était très authentique, on ne pouvait même pas louer une voiture, on devait charteriser un bemo pour se déplacer. Je n’y passais que quelques heures pour faire découvrir à mes clients la grotte de Giri Putri et leur faire rencontrer les cultivateurs d’algues. A présent que ces plages paradisiaques de l’ouest ont été mises en valeur par les milliers de photos qu’on trouve sur internet, nous passons une à deux nuits à Penida, quelques-uns de mes clients me réclament ces endroits. Mais il y a parfois deux heures d’embouteillage pour y accéder… Il n’y a malheureusement plus de cultivateurs d’algues depuis peu, ils se sont tous convertis au tourisme et c’est sans doute tant mieux pour leur niveau de vie. Le second endroit qui est aussi très affecté dans son authenticité selon moi, c’est le temple de Lempuyang. Il doit sa célébrité soudaine à l’éruption de l’Agung l’an dernier. Il est idéalement situé à 15km dans l’axe du volcan et les gens sont venus se prendre en photo avec le panache du volcan en arrière-plan, c’est même une photo magnifique qui a été publiée sur Bali-Gazette l’an dernier en couverture, je m’en rappelle très bien. Bien sûr, c’est une chose positive que d’amener des touristes là-bas pour le village mais ça entraine une file d’attente pour accéder au temple et en plus tout est devenu payant. Là où le développement affecte mon cœur d’hindouiste balinais, c’est vraiment à Tirta Empul, notre grand lieu de purification à côté de Tampaksiring. On y voit de plus en plus de touristes se prendre en selfie dans les bassins sacrés. Je me dis à chaque fois en voyant ce spectacle que c’est comme de prendre l’hostie sans avoir été baptisé ! Quand mes clients me réclament d’aller se faire purifier dans l’eau, j’apporte des offrandes et je prie. Hormis les jours de pleine lune, de nouvelle lune et de cérémonie, on y voit maintenant souvent plus de touristes que de Balinais, c’est presque choquant et c’est arrivé brutalement ! On a vu aussi beaucoup de nouveaux accès aux cascades s’ouvrir depuis deux à trois ans, c’est aussi parce que c’est très photogénique et les Russes en sont très friands. Sekumpul fait désormais payer 175.000rp l’entrée au lieu de 15.000rp ( ?!) alors on se rabat sur d’autres cascades comme celles de Banyumala par exemple. Enfin, impossible bien sûr de ne pas mentionner Tegalalang et ses fameuses rizières. Voici aussi un endroit qui a véritablement explosé depuis deux ans, il y a des péages à donations partout dans les rizières. Mes clients me le réclament alors j’essaie d’y passer en fin de journée à la fin de mon excursion, c’est un incontournable de nos richesses balinaises. »
https://baliagusvoyage.blog4ever.com

AGUNG SAYANG : UN DEVELOPPEMENT DES SELFIE POINTS QUI NUIT A L’AUTHENTICITE

« Le côté positif, c’est qu’Instagram a apporté une très grande promotion à Bali et surtout à des endroits qui n’étaient pas très visités par les touristes, je pense par exemple à Nusa Penida, Lempuyang, etc. Je me sers moi aussi d’Instagram depuis quelques années et quand je découvre un bel endroit, je mets juste les hashtag Indonésie et Bali sans autre précision. J’ai envie que certains endroits restent authentiques et sauvages et c’est indéniable qu’en postant de belles photos, ça m’attire une clientèle en recherche d’authentique. Quand je dis authentique, c’est en fait que la plupart de mes clients francophones veulent découvrir les traditions, la culture, notre religion et ils me font confiance pour aller à la rencontre des gens, repiquer du riz avec des paysans, participer à une cérémonie, au quotidien des habitants. En revanche, quand les clients sont très précis sur les lieux qu’ils veulent visiter, c’est souvent parce qu’ils ont passé beaucoup de temps sur internet et surtout Instagram et qu’ils ont envie de faire certaines photos. Ce sont plutôt des jeunes qui veulent montrer qu’ils y sont allés. Le côté moins positif de ce développement à la Instagram, c’est que mes clients mentionnent de plus en plus souvent le nom de Walt Disney devant de nombreux endroits, ils entendent par-là que tout est mis en scène pour faire des selfies au détriment de la beauté et du charme authentique des lieux. C’est le cas par exemple sur la crête qui surplombe le lac Buyan, un point de vue magnifique mais qui est à présent pollué visuellement par plusieurs structures en forme de cœur et autres balançoires et promontoires à selfie points pour la clientèle des réseaux sociaux. J’essaie d’amoindrir l’effet de cette pollution visuelle en y arrivant avant 10h le matin, au moins pour échapper aux hordes de touristes à smartphones. Quant à Tegalalang, je ne m’y arrête carrément plus parce que là aussi, ça s’est « Walt-disneyisé » comme disent mes clients, on y trouve des balançoires et même une tyrolienne et 5 péages à donation, les paysans veulent aussi leurs parts du gâteau et ça se comprend. Je conduis donc mes clients un peu plus haut au nord dans le village de Pakudui et nous nous promenons dans de vraies rizières encore à l’abri de la transformation en parc d’attraction.
Je m’adapte aux désirs de mes clients mais je tâche aussi de les conseiller pour éviter des déceptions. Tout le monde est conscient qu’à Bali, en aménageant un joli petit coin à selfie dans son warung avec une statue, un coeur et quelques fleurs, ça peut attirer l’attention des followers… et donc la prospérité. Même les restaurants à touristes de Kintamani qui n’accordaient jusqu’à présent aucune attention à la déco en raison du majestueux spectacle du volcan Batur en arrière-plan se sont mis à installer des nids à selfie. Instagram est vraiment un formidable outil pour attirer les touristes, il faut juste qu’on reste dans l’équilibre et que Bali ne perde pas trop de son caractère. »
www.agungsayangbali.wordpress.com

BALI DANS LES 10 PREMIERES DESTINATIONS TOURISTIQUES MONDIALES SUR INSTAGRAM

Dans un article publié en 2018 par le site Les éclaireuses, Bali se situe en 9eme position des 10 destinations les plus « instagrammables » au monde (Positano en Italie, Tunis, la Gold Coast en Australie, Tulum au Mexique, Santorin en Grèce, Lisbonne, Bora Bora en Polynésie française, Cappadoce en Turquie, Bali et Majorque en Espagne). Un classement qui semble justifié lorsque l’on regarde de plus près celui effectué par le site Big Seven travel. Suite à un sondage réalisé par ce dernier sur plus d’un million de personnes, l’Indonésie s’était classée 4eme des pays les plus tendances sur le réseau social. Parmi les 5 premières destinations du pays (Borobudur et Gilis pour l’Indonésie), trois sont situées à Bali (l’hôtel Hanging Gardens of Bali, ainsi que les temples de Tanah Lot et d’Uluwatu). Toutefois il faut préciser que ce sondage n’a pas été réalisé par un institut spécialisé et ne donne aucune précision sur les caractéristiques de son enquête. Par ailleurs, il convient de prendre du recul quant à l’utilisation relative d’Instagram selon les pays. Les Indonésiens, par exemple, semblent parmi les plus friands du réseau. TM
www.leseclaireuses.com https://bigseventravel.com

JEAN-DIDIER URBAIN : NOTRE PREMIERE DESTINATION, C’EST NOUS

Jean-Didier Urbain est sociologue, linguiste et ethnologue. Docteur en anthropologie sociale et culturelle, cet universitaire est spécialiste du tourisme. Son œuvre, abondante sur le sujet, tente d’analyser et de cerner la personnalité du touriste, mais également ses besoins et ses demandes contemporaines.

Bali-Gazette : M. Urbain, il nous semble aujourd’hui que la tendance touristique porte à se rapprocher de « l’authenticité », être au plus proche de l’autochtone. Pourtant, la popularité d’un tourisme illustré par les « tours instagram » tend à nous démontrer l’inverse. Que pensez-vous de cette ambiguïté ?
Jean-Didier Urbain : Personnellement, je n’ai jamais très bien compris ce que recouvrait au juste l’idée d’”authentique” et je trouve cette notion plus que délicate à utiliser, si bien que je préfère en faire l’économie car elle ne veut rien dire pour moi.Quant au désir de proximité avec l’autochtone (et en marge bien sûr du tourisme sexuel), il faut distinguer le discours marketing, qui promeut des “produits” expérienciels dits “immersifs” ou “participatifs”, qui sont forcément surfaits. Le touriste n’est pas un ethnologue, un missionnaire ou un résident – précisément pas! Mais le désir de connaître l’Autre n’en est pas moins une envie bien réelle chez certains. Dans les faits, elle est simplement ce qu’elle est ou peut être, c’est-à-dire dans les limites temporelles de l’expérience touristique – laquelle expérience peut au demeurant se vivre pleinement et sincèrement, si embryonnaire soit-elle, en marge des reconstitutions et autres simulacres qui, eux, relèvent de ladite “folklorisation”, c’est-à-dire de l’imposture et de la falsification.

B-G : Dans une interview datant de 2018 vous dites « le voyage est une invitation à sortir de soi », pensez-vous que ce soit toujours le cas ? Le « tourisme Instagram » semble aller à l’encontre de cette idée.
J-D U : Vous savez, il ne faut pas confondre la fonction et le support. Depuis que le voyage d’agrément a été inventé, il y a toujours eu des personnes qui n’ont voyagé que pour le plaisir de se montrer. Non pour voir mais faire voir et surtout se faire voir. Rien de nouveau sous le soleil. Si la technique est nouvelle, et les moyens de se montrer aussi, le projet d’ostentation par le voyage ne l’est pas. Dès le début du 18e siècle, via le récit, cet exhibitionnisme est là. Les réseaux sociaux ne font qu’amplifier une très vieille vanité en la matière. Et il est vrai que ceux-là, plus préoccupés à se montrer qu’à vivre le voyage, ne sortent pas de soi, au contraire. Ils se consacrent tout entier à la présentation de soi sous le plus bel angle. Tous les voyageurs ne sont pas comme cela, fort heureusement, mais ils sont nombreux, en effet.
C’est là un symptôme de société de plus, nettement narcissique, où le soi est la destination, et non l’entité dont on s’échappe.Si quelque chose est nouveau dans cet affaire, c’est que cette ostentation est immédiate: en “temps réel” comme l’on dit, et que cette instantanéité abolit une dimension essentiel du voyage d’aventure, à savoir la dimension mythique de la rupture et de la disparition. Aujourd’hui, toujours connecté, voyager, ce n’est plus rompre. Voyager, ce n’est plus disparaître. Bien au contraire, une fois encore.

B-G : Avec l’apparition de ces guides/tours Instagram et de ses mises en scènes constantes, pensez- vous qu’il est possible que nous voyagions désormais plus pour nous mettre en scène que découvrir un ailleurs ?
Il est certain que le narcissisme du voyageur contemporain (je pense aussi au selfie) exprime explicitement l’enjeu existentiel de tout voyage: notre première destination, c’est nous. Un nous idéal, bien sûr, qui se met en scène à chaque étape sous sa plus belle apparence dans un site célèbre propice à son auto-célébration.

Pour aller plus loin :
L’idiot du voyage, chapitre XV, Paris, Payot, 2016 – Jean Didier Urbain
Une histoire érotique du voyage, Paris, Payot, 2017 – Epilogue – Jean Didier Urbain

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