CHEZ LES PIRATES D’INDONESIE

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C’est le titre d’un ouvrage publié en 2011 par Éric Frécon, docteur en science politique et chercheur. Celui-ci a rencontré ces hommes opérant dans le détroit de Malacca entre Sumatra, Singapour et la Malaisie, où circulent plus de 95 000 bateaux par an et 25% du commerce mondial. Entre 1991 et 2009, le Bureau maritime international avait ainsi recensé 4997 actes de piraterie dans le monde. 1282 avaient eu lieu en Indonésie, et 263 dans le détroit de Malacca. Mais au-delà de l’image romanesque des pirates, la réalité de la piraterie est bien différente.

Bali-Gazette : Au-delà de votre fascination secrète pour Albator, pourquoi avoir étudié les pirates d’Indonésie ?
Éric Frécon : Il y a deux raisons. D’une part je travaillais en tant que doctorant en relations internationales sur l’Asie du Sud-Est, et je m’intéressais à la sécurité traditionnelle, c’est-à-dire à la sécurité entre les états. Mais pour moi les groupes armés, ethniques et le terrorisme présentaient aussi un intérêt majeur, et la mer est également un sujet sous-étudié. En plus, dans la recherche comme dans le commerce il faut trouver sa niche. Pour moi la niche, ce sont donc les pirates.

B-G : On entendait beaucoup parler des pirates du détroit de Malacca il y a une dizaine d’années. Beaucoup moins actuellement. La piraterie dans la région a-t-elle disparu ?
EF : Non, la piraterie n’a pas disparu et ne disparaitra jamais. Mais il y a eu une prise de conscience et un gros travail de fait. A cause de problèmes d’image, d’investissements portuaires ou du code ISPS (un code de sécurité mis en place par l’Organisation maritime internationale) il y a eu une obligation de réagir, une pression internationale et les états ont un peu fait le ménage chez eux après avoir plutôt nié le problème. Pendant longtemps, les armateurs ont tenté d’alerter les états sur les risques, mais c’est plutôt avec Al Qaeda, quand on a commencé à parler des filières maritimes du terrorisme, que la chose a enfin été prise au sérieux.

B-G : Peut-on dresser le portrait du pirate indonésien des années 2000 ?
EF : Dans le cadre de la région que j’ai étudiée, à savoir les iles Riau à Sumatra, je vois deux types de pirates. Tout d’abord le pirate opportuniste. Celui-ci est un petit bandit né dans ces régions côtières, où il y a du trafic maritime. Il n’est pas suréquipé, il a même plutôt peur quand il doit passer à l’abordage. Mais il le fait parce qu’il voit son voisin le faire, il voit que ça rapporte de l’argent facile, que sinon il va galérer à acheter son bateau-taxi. Et donc de la même manière qu’il va quelquefois voler des câbles en cuivre sur les chantiers navals voisins ou faire un peu de contrebande, il va de temps en temps rejoindre une équipe de pirates. Puisqu’ils ont peur ils ont beaucoup recours à la magie noire pour se donner du courage. Pour les avoir vu manier la machette et leur pied de biche, plutôt rouillé d’ailleurs, ils sont assez gauches et s’excusent presque d’avoir eu à taper des marins parce qu’ils ont peur du sang. C’est plutôt l’effet de surprise sur le marin qui leur confère un avantage lors d’une attaque.
A l’inverse, non plus dans les kampung mais dans les villes côtières de Batam ou Bintan, il y a des gens plus désœuvrés, pas forcément de la région, qui sont venus rejoindre cette Zone Economique Spéciale. Ils recherchent du boulot depuis 10 ou 15 ans parce que les promesses de Batam n’ont pas été tenues. Ils croupissent de petits boulots en petits boulots et il existe des endroits connus où on leur propose du travail, légal ou non, et parfois lié à la piraterie. Dans ces expéditions il y a davantage d’équipement, souvent un homme d’affaires véreux de Singapour ou de Malaisie derrière, et on ne se contente plus du salaire de l’équipage en cash ou d’une paire de jumelles mais c’est la cargaison ou le carburant du bateau que l’on recherche.

B-G : Sur un plan personnel, comment êtes-vous parvenu à les trouver et à gagner leur confiance ?
EF : Cela a pris du temps. Mais j’étais un doctorant sans financement derrière. Je n’avais donc de compte à rendre à personne et pouvais opérer comme je le souhaitais. J’ai beaucoup tourné. Il fallait d’abord trouver le bon pays, puis la bonne province et la bonne ville. Ensuite les journalistes localiers sont d’une aide précieuse, tout comme les missionnaires qui ont écumé l’archipel depuis 30 ans. Puis il faut tisser des liens en déjeunant tous les jours aux mêmes endroits par exemple. Ou en visitant les marchés crapuleux de Batam. Connaitre les derniers exploits de Thierry Henry en Premier League de football est aussi très utile pour entamer une conversation. Enfin il faut créer de l’empathie, avec du sourire, jusqu’à développer des liens personnels.

B-G : Si vous n’avez pas souhaité suivre d’opérations de piraterie malgré la possibilité de le faire, avez-vous gardé contact avec des pirates ?
EF : Oui tout à fait. Notamment un sur Facebook. Mais comme ils changent régulièrement de numéros de téléphone ils sont difficiles à suivre. Toutefois comme je vis désormais à Singapour j’espère pouvoir les revoir plus souvent. Ce qui est d’ailleurs intéressant c’est de pouvoir continuer à les observer sur la longue durée afin de voir les hauts et les bas, la grandeur et la décadence, la genèse et l’épilogue du bandit ou du pirate. Voir ce que deviennent leurs fils. Je me souviens avoir rencontré des pirates de 20 ans. Quinze années plus tard désormais ils sont pères de famille et ont un rapport à la piraterie totalement différent. Ainsi davantage que les patrouilles des polices maritimes qui sont presque un mirage, c’est la paternité qui a provoqué leur retrait de la piraterie. Mais s’ils ne parviennent pas à gagner assez pour nourrir leurs familles, eh bien ils y retournent. Donc mon idée c’est effectivement de les étudier sur le long terme. Et au-delà de mon étude des pirates d’Indonésie, c’est tout l’aspect maritime de l’archipel que j’ai découvert. Voir Jokowi placer le maritime au cœur de sa politique me fait donc plaisir parce qu’il s’agit d’un élément économique majeur de l’archipel et de beaucoup d’Indonésiens.

 

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