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ET BALI DEVINT COLOREE

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Il y a chez nous à Bali, une déesse de la mer qui passe le plus clair de son temps à nous observer. Elle vit dans un magnifique jardin de corail non loin de Tulamben, avec quelques poissons pour seule compagnie. Vous n’en avez jamais entendu parler ? Il fut un temps où elle était très sollicitée et venait souvent en surface se promener. Mais désormais, elle préfère garder son existence secrète et son nom s’est effacé des mémoires de l’île. Nul ne sait où elle vit exactement, mais j’ai pu entendre une histoire à son sujet alors que je plongeais près de l’épave du Liberty Ship. J’étais en train de régler mon appareil photo sous-marin pour tirer le portrait d’une jolie anémone, lorsque je me mis à penser tout haut : « Pourquoi le rouge disparaît-il dans la mer ? Les couleurs sont superbes en réalité, mais c’est comme si cette couleur n’était pas autorisée ! » C’est alors qu’un petit poisson-clown s’adressa à moi, car les poissons savent lire les pensées, et il m’expliqua cet étrange mystère.
Il fut un temps où Bali était en noir et blanc. Les êtres, les esprits et les pierres vivaient dans un monde d’ombres et de contrastes. Il régnait sur l’île une atmosphère morne, mais personne ne s’en rendait compte car il en avait toujours été ainsi. Le jour était blanc, la nuit était noire, et toutes les histoires se déroulaient dans un camaïeu de gris. Cette déesse, qui se promenait alors à Bali, se vit interrogée et on lui demanda si elle pouvait y remédier. Mais comment sortir de la morosité ? Elle rentra dans son jardin de corail et sortit ses grimoires, son chaudron et quelques ingrédients mystérieux venus du fond des mers. « Vague, abîme et tourbillon ! Que cette potion nous apporte la réponse à toutes nos questions ! » De sa petite marmite sortit du bleu, une substance qu’elle n’avait jamais vue auparavant. Elle se propagea rapidement, dévorant tout sur son passage : la couleur arriva jusqu’au rivage de l’île qu’elle recouvrit en un instant. Bali se para de mille nuances de bleu ! Le sol était indigo, les palmiers céruléens. Les oiseaux virent leur plumage devenir saphir, les hommes découvrirent étonnés leur peau prendre des reflets bleutés. De la terre jaillirent des rivières turquoises et cette teinte se répandit jusqu’aux cieux. La gaité s’empara de tous les habitants, qui se réjouirent de la profondeur de cette couleur divine. Mais au bout de quelque temps, la joie retomba et la tristesse s’empara de l’île. Le bleu est une couleur apaisante, mais qui plonge dans la somnolence lorsqu’on la voit à outrance. De grosses larmes indigo semblaient même couler du ciel. C’est alors que l’on appela à nouveau la déesse, pour lui demander conseil.
Elle retourna dans son jardin de corail toute déprimée, et sans conviction attrapa grimoires et chaudrons. « Sable, soleil et poisson ! Que cette potion nous fasse rire à l’unisson ! » De sa petite marmite sortit du jaune et cette couleur la remplit de joie immédiatement. Une nappe flamboyante émana alors de la mer. La couleur parvint jusqu’au rivage et recouvrit tout sur son passage : les visages se mirent à briller, une intense lueur émana du soleil et même le sol sembla être fait d’or massif. Les maisons devinrent jaune citron, les arbres couleur miel, les montagnes safran. On remercia la déesse, car à nouveau Bali était rempli de joie. Mais petit à petit les différentes nuances de jaune finirent par semer la pagaille : tout était si éblouissant qu’on ne voyait plus rien ! Les véhicules se heurtaient, les gens se rentraient dedans, on était aveuglé par cette lueur permanente. La déesse fut à nouveau invoquée et on la supplia de trouver une solution. Elle accepta avant de retourner dans la mer avec grand peine, car elle avait attrapé une insolation. Malgré son mal de crane, elle se remit au travail pour créer une nouvelle potion.
Mais comment bien œuvrer dans ces conditions ? Elle ne voyait rien tant le jaune était vif, et elle mélangea n’importe comment les différents ingrédients venus du fin fond des mers. « Vent, récif, alizée ! Que cette potion nous fasse vivre en paix ! » Tout à coup, un filet rouge émana du chaudron et se propagea jusqu’à la surface, recouvrant tout sur son passage. La mer se changea en un flot de rubis, le sable en grenat, et Bali devint rouge ardent. Du sol vermeil poussaient des fleurs écarlates, alors que le ciel était incandescent. On adora immédiatement cette teinte optimiste, car elle donnait à tous une grande énergie. Mais au bout de quelque temps, le rouge commença à peser sur les nerfs de tout le monde. Les habitants de l’île, dont les visages étaient cramoisis, devinrent irritables. On se mettait en colère pour un rien et des querelles éclataient à chaque coin de rue couleur carmin. Fous de rages, les habitants sommèrent la déesse de trouver une solution. Elle retourna dans son jardin de corail en pétard, maudissant les habitants de cette île devenue rouge sang : « Plus jamais je ne veux voir cette horrible couleur ! » Elle donna un coup de pied dans son chaudron, alors ce fut la catastrophe ! Tous les ingrédients se mélangèrent, le bleu, le jaune et le rouge se dispersèrent aux quatre coins du monde, créant des milliers de teintes. Une tempête s’abattit alors sur l’île, qui se métamorphosa en un paradis coloré.
Depuis ce jour, Bali devint de toutes les couleurs. La déesse s’est retirée et elle continue à créer quelques pigments en secret. Mais pour éviter de la mettre en colère, les poissons, le corail et tous les animaux de l’onde ont décidé d’éviter le rouge à jamais. Cette teinte, en effet, la mer ne veut plus en entendre parler : car avec le rouge, elle est toujours fâchée.

Histoire inspirée par « Le Magicien des couleurs » d’Arnold Lobel

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