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1942-1945, Balikpapan sous la botte japonaise

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Le bureau des anciens combattants de Balikpapan ressemble à une amicale du troisième âge. On discute, on lit le journal. Une très vieille dame complètement voûtée tape une lettre sur une machine à écrire à l’ancienne. Les murs sont décrépis et les ventilateurs font défaut. Dehors, sur le mur du jardin, une longue fresque représente des régiments de soldats avançant fusils à la main. Le drapeau indonésien flotte au-dessus d’eux. Usmane et Abdukarim ont tous deux plus de quatre-vingts ans. Encore beaux et souriants, ils sont installés dans le bureau de Bambang, le responsable des lieux. Tout le monde fume. La chaleur est écrasante. L’interview peut commencer. Ces deux seniors étaient des adolescents pendant l’occupation japonaise de la ville. Une période terrible dans l’histoire de Kalimantan.
 
Avant l’entrée du Japon et des Etats-Unis dans la guerre qui allait devenir un conflit mondial en 1941, le centre pétrolier de Balikpapan produisait 50 000 barils par jour. Le centre le plus important d’Asie du Sud-Est. Un attrait de taille pour cette petite cité toujours occupée par les Hollandais. Avec le bombardement de Pearl Harbour en décembre 1941, toute la zone devint un véritable enjeu économique. Et les populations durent se soumettre aux nouveaux envahisseurs. Après avoir attaqué Tarakan plus au nord, une ville qui abritait aussi des installations pétrolières, le 56ème régiment d’infanterie, le détachement Sakaguchi sous le commandement du général Shizuo Sakaguchi reçut l’ordre de prendre la ville de Balikpapan. Le 18 janvier, le colonel hollandais C. van den Hoogenband, devant l’imminence de l’invasion japonaise, donne l’ordre de détruire les champs de pétrole de Balikpapan et d’évacuer ses hommes vers Samarinda.

Pak Usmane se souvient de l’arrivée des Japonais les 23 et 24 janvier 1942 : « J’avais 13 ans. Personne ne s’était rendu compte qu’un débarquement ennemi se préparait. Les Japonais sont arrivés sur de petits bateaux. De toutes petites embarcations recouvertes de grandes feuilles de palme. Ils étaient des milliers. Ca a été une vraie surprise. Comme les installations pétrolières brûlaient depuis plusieurs jours, nous étions recouverts d’une poussière noire. La population a commencé à se réjouir car on pensait qu’ils venaient nous libérer. En fait, ils se sont révélés beaucoup plus cruels que les Hollandais. » L’occupation japonaise peut commencer. Dans la terreur. Pendant l’entretien, les deux hommes sont intarissables sur deux points : la cruauté des Japonais et la difficulté à trouver de la nourriture. « Au moins pendant l’occupation hollandaise, il n’y avait pas de problème de ce côté-là, se lamente Pak Abdukarim. Avec les Japonais, il était impossible de manger quoi que ce soit si on ne participait pas aux récoltes. On ne pouvait même pas ramasser des fruits tombés d’un arbre. Dès le jour de leur arrivée, les exécutions sommaires ont débuté. Ils abattaient sur la plage les Hollandais encore présents sans jugement et au hasard. Ils les ont emmenés dans des camps de travaux forcés. Comme nous étions jeunes, ils nous recrutaient comme supports de l’armée. Nous devions suivre un entraînement militaire. Si nous n’obéissions pas, c’était la mort. L’occupant voulait que nous parlions leur langue. Il fallait apprendre par cœur des chansons et ils n’hésitaient pas à frapper ou à tuer en cas d’erreur. »

Pendant un temps, de peur de mourir, le jeune Indonésien aidé par sa mère s’enfuit dans les collines derrière la ville. A l’époque, la ville de Balikpapan est toute petite et cerné de forêts. Il est facile de se cacher. Usmane, lui aussi choisira la fuite. Les Japonais appellent les Indonésiens les Malais. Ils tentent d’enseigner leur langue dans les écoles et d’imposer leur culture : un cinéma propose même des films en japonais. L’idée est de donner aux enfants de la région le sens patriotique japonais. Sans grand succès. « Les rassemblements et les jeux quels qu’ils soient sont interdits, ajoute Usmane. Les paris, les jeux de cartes et les combats de coqs sont hors-la-loi. Si on était découvert, il fallait tout avaler : cartes, jetons, coqs vivants… Tout le monde devait travailler pour l’effort de guerre japonais. Sans exception. » Les Japonais font venir des compatriotes de Formosa (l’actuelle Taiwan) ainsi que des populations soumises de Java pour construire un aéroport. On fait également déplacer un nombre conséquent de jeunes femmes qui feront office de prostituées.

« Beaucoup de gens ont trouvé la mort dans la construction de l’aéroport, explique Abdukarim. A partir de 1943, les troupes alliées ont commencé à bombarder la ville. Il fallait « clarifier » la zone au maximum pour préparer leur débarquement. La vie au jour le jour est devenue de plus en plus difficile. Il n’y avait rien à manger. Je garde un souvenir épouvantable de la faim que nous ressentions en permanence. Les Japonais ont commencé à commettre des actes de cannibalisme. Ils mangeaient les filles qu’ils avaient ramenées de Java… » Rumeur ou réalité ? Après des mois de bombardements, le débarquement australien se précise. Il aura lieu le 1er juillet 1945. Après trois ans et demi d’occupation nippone dont certains habitants de Balikpapan se souviennent encore avec pertinence.

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