Y A-T-Il UNE CRISE DE L’IDENTITE BALINAISE ?

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Les signes d’une profonde crise de l’identité balinaise s’accumulent depuis quelques années et ont culminé ces dernières semaines avec la mobilisation sans précédent contre la poldérisation de la baie de Benoa, un énième projet d’investisseurs perçu ici comme l’atteinte de trop à l’intégrité de l’île. Les raisons de s’inquiéter sont nombreuses. Et les récentes propositions du ministre du Tourisme concernant la possibilité d’instaurer un tourisme halal à Bali, ainsi que les projections de plus en plus aberrantes de fréquentation touristique, ont jeté un profond désarroi parmi la population. Mais comment mesurer ce désarroi? Voici les analyses de nos quatre invités, de l’homme de la rue au spécialiste universitaire du tourisme, avec aussi le point de vue de spécialistes occidentaux de la culture balinaise…

NYOMAN S. ARIDA :
LES BALINAIS SONT DOUBLEMENT MINORITAIRES

Professeur à la faculté de tourisme de Denpasar, Nyoman S. Arida enseigne dans les secteurs de l’écotourisme, du planning touristique et de la responsabilisation de la main d’œuvre. Il travaille actuellement avec son équipe sur les plannings de développement touristiques de Karangasem et de Pakerisan. Ce jeune intellectuel balinais aux idées progressistes (cf. La Gazette de Bali n°94 – mars 2013) est également l’auteur de « Pandora Bali : Refleksi di Balik Gemerlap Turisme », un livre qui a secoué le conformisme local sur de nombreuses questions liées à l’identité balinaise et son rapport avec le tourisme…

LG FEB 4-5La Gazette de Bali : La crise d’identité balinaise est une vieille histoire inventée par les Européens dès le début du 20ème siècle. Pourtant, en ce début de 21ème siècle, elle semble plus vraie que jamais, pourquoi ?
Nyoman Sukma Arida :
Les Balinais se sentent menacés dans le contexte national au moins à cause de deux choses. Ils sont minoritaires du point de vue ethnique, mais aussi du point de vue religieux. Le fardeau est double. Quand j’ai commencé à vivre ma vie à Yogyakarta en 1994, cette condition psychologique était déjà très présente. Devenir une double minorité dans le milieu national, vous vous en doutez, est une vraie difficulté. Mais le statut de région la plus visitée donne également aux Balinais une relative fierté. La formule bien connue selon laquelle les gens de l’extérieur connaissent mieux Bali que l’Indonésie est devenue un « mantra sacré » qui a engendré la fierté des Balinais. Et ceci grâce au développement du tourisme. Toutefois, c’est justement ce tourisme qui représente une nouvelle menace pour les Balinais. Les meilleures opportunités du secteur touristique sont disputées entre les Javanais, les Sumatranais et même les étrangers, qui possèdent tous des qualités et des compétences plus étoffées que la moyenne des Balinais. Aujourd’hui, la société balinaise se retrouve coincée au milieu de tout cela.

LGdB : On a dit que l’identité balinaise était menacée par le tourisme, ne l’est-elle pas plus aujourd’hui par l’islam dominant de l’Indonésie, notamment quand on voit avec quelle force Bali s’est opposé à la suggestion du ministère du Tourisme d’agrémenter certains endroits de l’île pour le tourisme islamique (charia) ?
N S A : Si on me demande lequel représente la plus grosse menace, je pense que ce sont les deux qui font que les citoyens de Bali se retrouvent menacés. Toutefois, la menace qui surgit à cause de l’idéologie de l’islam est bien évidemment celle qui fait le plus peur à la société balinaise aujourd’hui. L’islam dont je parle, c’est celui que l’on voit ces derniers temps présent ici, d’obédience wahhabite et de ligne dure. Pas l’islam qui existait depuis des centaines d’années à Bali et qui s’était adapté et même fondu avec la culture de Bali. L’islam radical est devenu une menace pour la société balinaise parce qu’il est enclin à imposer ses doctrines et a souvent utilisé Bali comme arène pour exercer ses actions terroristes. Par exemple, les bombes de 2002 et 2005 à Kuta. Bali devient une cible parce qu’elle est considérée comme proche des symboles occidentaux. Cette tentative de tourisme charia de la part des autorités du pays récemment est également vue comme une stratégie nationale afin d’élargir l’influence de l’islam à Bali. A tel point que celle-ci a bien évidemment été refusée fermement par toutes les couches de la société balinaise.

LGdB : Continuons sur le volet du tourisme, il y a en fait aujourd’hui plus de touristes indonésiens qui visitent Bali que de touristes étrangers. Le discours anti-étrangers n’est-il pas fallacieux ?
N S A : Je ne suis pas vraiment d’accord avec l’idée que la population balinaise est anti-étrangers, en fait peut-être juste dans le discours. Les Balinais sont très ouverts et acceptent la présence étrangère sur cette île. Bien que dans la vie de tous les jours, les gens de Bali râlent souvent à cause du comportement de nombreux expatriés qui sont venus s’installer ici et qui font des affaires, leur prennent leurs terres, eh bien, les Balinais continuent de leur accorder leur attention et même de les fréquenter. A condition que la présence de ces étrangers n’enfreigne pas le territoire des croyances de la population balinaise, ils ne risquent rien. Voilà mon opinion.

LGdB : Qu’est-ce que Bali a à craindre des objectifs avoués du ministre du Tourisme de multiplier sans fin le nombre de visiteurs, un tourisme de masse asiatique essentiellement, rappelons-le, et dominé par la Chine ?
N S A : Bali est une petite île avec des ressources naturelles limitées. Si le tourisme n’a pour seul but que d’amener le plus de touristes possible, cela ne fera que détruire Bali en peu de temps. Ce qu’il faut, c’est développer ce qu’on appelle le « tourisme de qualité ». Donc, le touriste qu’il faut viser, c’est celui d’une certaine classe. Leur nombre, même s’il est petit, n’est pas important car ces touristes restent longtemps et dépensent beaucoup. Ils ont également du respect pour la culture de Bali, comme par exemple ceux qui viennent à Ubud. Dans ce contexte, je m’élève contre l’idée que Bali devienne une destination de tourisme de masse, car ce tourisme-là va accélérer la destruction de l’environnement de l’île.

LGdB : Ne pensez-vous pas que la mobilisation contre la poldérisation de la baie de Benoa (reklamasi), qui s’est emballée récemment, a plus à voir avec des revendications identitaires qu’avec une quelconque préoccupation environnementale ?
N S A : Le cas de la baie de Benoa reflète la vexation des Balinais de ne pas voir leurs aspirations reconnues par le gouvernement central. A partir de là, une certaine partie de la société civile a déplacé la cause vers le prétexte spirituel, selon lequel, ce secteur de la baie est une zone sacrée. A la fin, le tout prend plus la direction d’une lutte pour le maintien de l’identité balinaise. Si c’était vraiment pour des raisons environnementales, pourquoi se mettre à gueuler maintenant, alors que la pollution de la baie de Benoa existe depuis déjà des dizaines d’années ? C’est le moyen stratégique trouvé par la contestation pour élargir le dossier sur lequel se battre.

LGdB : Que pensez-vous de l’idée mise en place récemment de forcer les détenteurs de Kitas à suivre des cours payants de culture balinaise ?
N S A : Je ne sais pas de quoi il s’agit…

LGdB : Certains parlent même de « puputan » si le projet de poldérisation est maintenu. La situation est-elle si grave ? Quelles sont les solutions selon vous pour que les Balinais retrouvent une certaine sérénité ?
N S A : Encore une fois, il s’agit de la stratégie de contestation. Ils pensent que les moyens utilisés jusqu’à maintenant n’ont pas fonctionné et préconisent un moyen plus extrême. Le puputan et autres. Mais à la base, les Balinais sont encore des gens ordinaires et ne réagissent pas trop à cette sollicitation. On pourrait dire que cette invitation au puputan n’est qu’un « appel racoleur » de la lutte contre la poldérisation. Je pense que l’arme ultime qui va être utilisée plus tard sera celle de l’indépendance : Bali Merdeka ! Voilà, si on va jusqu’à la revendication indépendantiste, alors Jakarta ne pourra rien faire d’autre que de prendre au sérieux la lutte contre la poldérisation. Attendons de voir. La solution, il n’y en a qu’une : annuler le projet. Arrêter cette poldérisation qui est si loin du développement de Bali. C’est tout.

JEAN COUTEAU :
LA PROTESTATION SOCIALE PASSE
PAR LE RELIGIEUX

LGGG FEB 4-5L’ethno-sociologue Jean Couteau, grand spécialiste de Bali où il réside depuis plus de 30 ans et également contributeur épisodique de La Gazette de Bali, a publié de nombreux livres sur l’île, dont la série des « Bali 2day : Modernity » constitue aujourd’hui ses ouvrages les plus connus du grand public. Il est également un collaborateur régulier du journal indonésien Kompas, d’Archipel et d’Antropologi Indonesia. Now Bali va bientôt publier une série de ces articles et Kompas prépare une compilation de ses chroniques parues depuis plusieurs années dans son édition dominicale…

La Gazette de Bali : La crise d’identité balinaise est une vieille histoire inventée par les Européens dès le début du 20ème siècle. Pourtant, en ce début de 21ème siècle, elle semble plus vraie que jamais, pourquoi ?
Jean Couteau : Parce qu’il y a une transformation à tous les niveaux de la société balinaise suite à la capitalisation de toute l’économie et à la globalisation : rétrécissement de son support agraire, marchandisation de la terre et de la main d’œuvre, urbanisation, changement dans la composition ethnique de la population, transformation de la mémoire culturelle. La connaissance n’est plus transmise par le théâtre, mais par l’école et les media etc… Autrefois, la structure agraire n’était pas encore touchée. Et puis, les conditions qui soutenaient la tolérance religieuse des Balinais sont en train de changer rapidement. Secouée successivement par la colonisation, la guerre, par les luttes de l’indépendance et de la période qui a suivi, qui inclut bien sûr le massacre des communistes, et, dernier fait en date mais non le moindre, l’ouverture aux investissements à grande échelle depuis les années 80, Bali est forcément très différent de son mythe agraire et de la réalité qui allait avec. Michel Picard (cf. La Gazette de Bali n° 98 – juillet 2013) affirme que la notion kebalian (balinité) est apparue avec le regard inquisiteur des étrangers à leur endroit, les pressant de s’expliquer sur la définition de ce qu’était d’être balinais. Ce mouvement s’est accéléré après l’indépendance quand les Balinais ont dû prouver que leur système de croyance n’était pas qu’un simple amalgame de traditions mais une religion qui méritait une pleine reconnaissance, à égalité avec le christianisme et l’islam. Pour y arriver, comme ce fut le cas en 1962, ils ont dû se plier aux exigences des musulmans et des chrétiens d’adopter le concept monothéiste, ainsi que les prophètes et les livres saints de la littérature védique d’Inde. En contrepartie, toutes leurs coutumes (adat) soulignant l’ancien système de croyance et données pour impropres ont été fondues dans ce qui est connu comme leur culture, a expliqué Picard. Ce changement vers un « primordialisme » se poursuit aujourd’hui sous nos yeux. Jusqu’à la bombe de 2002, l’identité était surtout centrée sur la « localité » et les coutumes, à travers le banjar, le village et autres groupements de même type. Maintenant, cela devient pan-balinais et se trouve recentré sur la religion hindoue. La religion devient le marqueur principal de l’identité.

LGdB : On a dit que l’identité balinaise était menacée par le tourisme, ne l’est-elle pas plus aujourd’hui par l’islam dominant de l’Indonésie, notamment quand on voit avec quelle force Bali s’est opposé à la suggestion du ministère du Tourisme d’agrémenter certains endroits de l’île pour le tourisme islamique (charia) ?
J C : La fixation sur l’islam à Bali est une résistance face à l’emprise capitalistique sur l’île. La religion (l’hindouisme) est le véhicule de la protestation. Il n’y a pas d’emprise de l’islam sur l’Indonésie. Mais plutôt une lutte de certains éléments de la population et certains départements ministériels pour élargir l’emprise du religieux musulman… Mais de nombreux musulmans (y compris par exemple Azyumardi Azra, ancien recteur d’université musulmane) sont opposés à l’islamisme. L’islam ne domine pas les milieux intellectuels et artistiques. L’islamisation est le fait de la petite bourgeoisie. L’objectif (démocratique) est d’arriver à une situation d’équilibre entre la section islamiste, en général modérée de la société, et les forces sécularistes. Il y a une dizaine d’années, Adrian Vickers (cf. La Gazette de Bali n°127 – décembre 2015) affirmait que les Balinais « en tant que minorité ont depuis longtemps ressenti l’islam comme une menace » et prévenait que la « colonisation » de l’industrie du tourisme « par des non-Balinais, essentiellement d’autres Indonésiens musulmans, combinée avec les discours de l’islam radical, participaient à l’insécurité ressentie par les Balinais et renforçaient leur besoin de solidarité. » Et si les Balinais ont depuis longtemps un problème avec l’islam, la situation s’est encore aggravée aujourd’hui avec la menace de l’Etat islamique, ils se servent donc de plus en plus de leur religion pour protester. Ils s’en servent aussi pour des motifs socio-économiques et politiques comme on le voit aujourd’hui avec l’affaire de la baie de Benoa.

LGdB : Continuons sur le volet du tourisme, il y a en fait aujourd’hui plus de touristes indonésiens qui visitent Bali que de touristes étrangers. Le discours anti-étrangers n’est-il pas fallacieux ?
J C : Le discours anti-étrangers est limité à des secteurs et dans des lieux où leur pouvoir est ressenti comme excessif. Le fait que je sois chroniqueur du journal Kompas est plutôt un signe d’ouverture, non ? Comme le fait d’obtenir un kitas si on est marié depuis un certain temps. Mais il y a naturellement un discours plus ou moins xénophobe dans certains milieux.

LGdB : Qu’est-ce que Bali a à craindre des objectifs avoués du ministre du Tourisme de multiplier sans fin le nombre de visiteurs, un tourisme de masse asiatique essentiellement, rappelons-le, et dominé par la Chine ?
J C : Bien sûr, même si l’attrait « exotique » de Bali diminue rapidement, et menace le tourisme d’origine occidentale, Bali demeure attractif pour les Chinois et bientôt les Indiens…

LGdB : Ne pensez-vous pas que la mobilisation contre la poldérisation de la baie de Benoa (reklamasi), qui s’est emballée récemment, a plus à voir avec des revendications identitaires qu’avec une quelconque préoccupation environnementale ?
J C : C’est une évidence et c’est dangereux. La protestation sociale passe par le religieux. Loin de nos rêves gauchistes…

LGdB : Que pensez-vous de l’idée mise en place récemment de forcer les détenteurs de Kitas à suivre des cours payants de culture balinaise ?
J C : Je suis prêt à participer à l’enseignement…

LGdB : Certains parlent même de « puputan » si le projet de poldérisation est maintenu. La situation est-elle si grave ? Quelles sont les solutions selon vous pour que les Balinais retrouvent une certaine sérénité ?
J C : Que les protestations se fassent au nom de l’écologie, et non de la sacralité de l’environnement. Et que le projet soit abandonné. Mais n’oublions pas qu’il n’était pas question de sacralité lorsque les Balinais détruisaient il y a 30 ans la barrière de corail pour produire de la chaux. N’oublions pas non plus que les massacres de 65 ont été justifiés par référence au Mahabharata : l’élimination du mal… Ressortir du tiroir des mythes et faits héroïques est très dangereux pour une population encore mal installée dans la modernité. La solution est que les Balinais retrouvent la maitrise de leur économie, qui leur a échappé depuis l’Orde Baru, qui donnait des facilités aux cronies de Suharto en refusant des crédits aux entrepreneurs locaux. Nous payons maintenant les effets de cette politique. Mais les perspectives ne sont pas toutes négatives. La tradition de tolérance a encore du poids sur l’état d’esprit des gens. Ils en sont fiers d’une façon chauvine et irrationnelle. Plus prometteur encore, la récente apparition grâce à l’éducation et le fleurissement de la société civile, de groupes de jeunes intellectuels dont l’opinion transcende les barrières ethniques, religieuses et nationales. Les Balinais sont marqués par à la fois un complexe de supériorité et d’infériorité. Supériorité parce qu’ils sont vénérés sans arrêt pour leur culture, infériorité parce qu’on leur rappelle constamment leur statut minoritaire en Indonésie. Pour surmonter cela, les Balinais doivent être rationnels et critiques envers leurs propres traditions, comme le rappelle la jeune poétesse Frischa Aswarini.

SARITA NEWSON :
LE TOURISME CHARIA A BALI
N’EST PAS LOGIQUE

LG FEB 456Présente à Bali depuis 1973, Sarita Newson est l’Indonésienne d’origine
néo-zélandaise qui dirige la fameuse maison d’édition Saritaksu, connue pour ses livres sur l’art et la culture de l’Archipel indonésien
(cf. La Gazette de Bali n°33 – février 2008). Elle a également été membre du comité de direction de l’Ubud Writers and Readers Festival ainsi que la fondatrice du festival de cinéma Balinale…

La Gazette de Bali : La crise d’identité balinaise est une vieille histoire inventée par les Européens dès le début du 20ème siècle. Pourtant, en ce début de 21ème siècle, elle semble plus vraie que jamais, pourquoi ?
Sarita Newson : N’importe quelle culture peut traverser une « crise d’identité » si elle accueille un flux de personnes d’origine différente. Les anthropologues ont étudié et enregistré cela et nous savons qu’aucune culture n’est une chose figée, mais plutôt quelque chose qui continue de croître, de changer, de s’adapter aux conditions qui l’entourent et l’impactent. Mais, ayant déjà expérimenté le tourisme depuis une centaine d’années ou plus, je dirais que les Balinais sont à ce niveau plus au courant que jamais des dangers auxquels ils font face, et leur détermination n’a jamais été aussi forte de préserver leurs coutumes et traditions face à la globalisation. Bien qu’ils soient fiers de la contribution de leur île au tourisme de l’Indonésie, ils sont également conscients des problèmes qu’il apporte.

LG FEB 48LGdB : On a dit que l’identité balinaise était menacée par le tourisme, ne l’est-elle pas plus aujourd’hui par l’islam dominant de l’Indonésie, notamment quand on voit avec quelle force Bali s’est opposé à la suggestion du ministère du Tourisme d’agrémenter certains endroits de l’île pour le tourisme islamique (charia) ?
S N : L’identité balinaise provient d’un complexe amalgame multifacette de croyances animiste, bouddhiste et hindouiste, qui comprend l’adoration d’ancêtres déifiés. L’islam est toléré, tant que les croyances et traditions de Bali n’y sont pas entremêlées, tout comme d’autres religions comme le christianisme. Toutes les deux ont crû énormément ces vingt dernières années avec l’important afflux de travailleurs en provenance des autres îles, ainsi que l’apport des réfugiés de divers conflits ethniques occasionnés par l’échec de la transmigrasi dans nombres de régions moins tolérantes de l’Indonésie. Les Balinais ont l’habitude de gérer le tourisme domestique, toutefois, le tourisme islamique a des critères spécifiques par définition, notamment avec la nourriture et l’habillement, qui ne correspondent pas aux habitudes locales et qui ne profiteront pas nécessairement à la population locale. Il n’apparait donc pas logique que les Balinais se voient imposer cela par le gouvernement national, une proposition qui peut être considérée comme l’intrusion d’avides et ambitieux politiciens qui cherchent la reconnaissance de leurs comparses musulmans en profitant de l’argent saoudien.

LGdB : Continuons sur le volet du tourisme, il y a en fait aujourd’hui plus de touristes indonésiens qui visitent Bali que de touristes étrangers. Le discours anti-étrangers n’est-il pas fallacieux ?
S N : La rhétorique anti-étrangers est le résultat direct de l’impression d’avidité que donnent les investisseurs extérieurs, qu’ils soient d’autres pays ou d’autres îles d’Indonésie. Très peu des bénéfices du tourisme restent sur l’île ou sont réinvestis en infrastructures Cela devrait être l’objet d’enquêtes du KPK (Commission anti-corruption), puisque cela n’a pas changé depuis la fin de l’ère Suharto, quand l’Indonésie est passée d’une dictature vers la démocratie et la liberté d’expression.

LGdB : Qu’est-ce que Bali a à craindre des objectifs avoués du ministre du Tourisme de multiplier sans fin le nombre de visiteurs, un tourisme de masse asiatique essentiellement, rappelons-le, et dominé par la Chine ?
S N : Les infrastructures ne sont pas adéquates pour accommoder un nombre important de visiteurs. L’île ne peut faire face aux problèmes d’ordures, d’eaux usées, de pollution de la nappe et de diminution des ressources. Les plannings de développement et les zones vertes sont ignorés et changés à la convenance des pouvoirs en place. L’ancien ministre du Tourisme avait compris cela et encouragé les agences de tourisme à cibler des marchés avec des profits supérieurs, alors que maintenant, il n’y a aucune guidance bénéfique donnée par Jakarta.

LGdB : Ne pensez-vous pas que la mobilisation contre la poldérisation de la baie de Benoa (reklamasi), qui s’est emballée récemment, a plus à voir avec des revendications identitaires qu’avec une quelconque préoccupation environnementale ?
N S : La mobilisation contre la poldérisation dure depuis déjà deux ans et je n’y vois là aucun besoin de reconnaissance identitaire. Pour ceux qui se battent dans ce mouvement populaire, il s’agit de défendre leurs droits de peuple indigène et de leur permettre de donner leur avis sur ce qui se passe chez eux. Le développement du tourisme à Bali a ignoré les effets destructeurs ressentis par les communautés locales depuis bien trop longtemps.

LGdB : Que pensez-vous de l’idée mise en place récemment de forcer les détenteurs de Kitas à suivre des cours payants de culture balinaise ?
N S : Imposer aux détenteurs de Kitas à Bali des cours payants de culture balinaise pourrait devenir une expérimentation intéressante et peut-être aider à éliminer certains étrangers qui travaillent à Bali mais qui n’ont absolument aucune connaissance ni aucun intérêt dans la culture balinaise.

LGdB : Certains parlent même de « puputan » si le projet de poldérisation est maintenu. La situation est-elle si grave ? Quelles sont les solutions selon vous pour que les Balinais retrouvent une certaine sérénité ?
S N : C’est en effet une situation préoccupante. La jeunesse de Bali est bien éduquée et la communication n’a jamais été aussi ouverte avec l’avènement des réseaux sociaux. Ils savent bien que leur île n’a aucun besoin de ce type de développement, ni même ne pourrait le supporter. Le projet de la baie de Benoa est un désastre en train de se produire qui provoquera de sérieux problèmes environnementaux s’il est mené à terme. D’autant qu’il dépossèdera de leurs droits les gens du cru qui y péchaient traditionnellement, sans parler des inondations qui pourront en résulter, un problème majeur pour des millions de résidents de Badung. Et de la perturbation causée au flux des touristes sur l’île. Nombre de jeunes idéalistes ont juré de donner leur vie pour cette cause, et leur famille ainsi que leur village les soutiennent. Il pourrait se produire un massacre si le gouvernement n’a aucune volonté de faire marche arrière.

AGUS YUDIARTA :
L’AME SPIRITUELLE DE BALI CONTRE LA REKLAMASI

LG FEB 498Jeune chauffeur-guide pour une clientèle de touristes francophones à Bali, Agus Yudiarta est un Balinais de Denpasar qui se dit prêt à défendre son île « jusqu’au puputan ». 33 ans, marié et père de deux petites filles, il est aussi un fidèle lecteur de La Gazette de Bali. Il exprime ici le sentiment général de ras-le-bol des Balinais…

La Gazette de Bali : La crise d’identité balinaise est une vieille histoire inventée par les Européens dès le début du 20ème siècle. Pourtant, en ce début de 21ème siècle, elle semble plus vraie que jamais, pourquoi ?
Agus Yudiarta : Je pense que c’est à cause de plusieurs raisons : la société de consommation, le tourisme et la montée de l’islam après la chute du dictateur Suharto en 1998. La société de consommation a commencé à arriver chez nous à partir des années 1970. A ce moment-là, on ne la sentait pas beaucoup, jusqu’à ce que ça change vers l’an 2000. On ne pensait pas qu’en créant des besoins, on serait obligés de les assouvir. Cela nous fait une société matérialiste qui n’existait pas il y a 50 ans en arrière. Je me rappelle, il y a 25 ans, on faisait encore du troc à Denpasar. Quand ma famille n’avait pas de bananes, on allait chez les voisins pour en demander. Ensuite, quand ils n’avaient pas de feuilles de cocotier, ils venaient à la maison pour nous en demander. Cela créait un lien fort entre nous. Maintenant, à Denpasar, tout ça a disparu. Tous les articles ont leur prix. Avec l’ouverture de l’Indonésie, après la chute de Soekarno en 1967, Bali s’est concentrée sur le tourisme grâce à ses paysages, sa religion, sa culture et ses traditions. Maintenant on vit grâce au tourisme car cela donne du travail et donc du pouvoir d’achat. Ce pouvoir d’achat nous permet de vivre et d’exercer toutes sortes de cérémonies religieuses sur l’île. Néanmoins, le tourisme pourrait menacer notre identité si on ne sait pas filtrer les choses qui ne sont pas adaptées à nos traditions et notre culture. La chute de Suharto a joué un rôle important dans la montée des islamistes en Indonésie et à Bali en particulier. A son époque, les extrémistes et les intolérants n’osaient pas se déclarer car ils étaient sévèrement punis. Mais depuis sa chute, il y a eu de nombreux attentats dans certaines parties de l’Indonésie et à Bali. On peut citer l’attentat de 2002, puis celui de 2005 ici. Certains extrémistes sont à Bali et se cachent parmi les modérés. Ils attendent que les musulmans soient égaux au niveau du nombre, ou plus nombreux, pour imposer leur loi chez nous.

LGdB : On a dit que l’identité balinaise était menacée par le tourisme, ne l’est-elle pas plus aujourd’hui par l’islam dominant de l’Indonésie, notamment quand on voit avec quelle force Bali s’est opposé à la suggestion du ministère du Tourisme d’agrémenter certains endroits de l’île pour le tourisme islamique (charia) ?
A Y : Je trouve qu’actuellement l’islam, qui est dominant en Indonésie et menace notre identité, veut par l’intermédiaire de certaines autorités indonésiennes nous imposer ses habitudes et sa loi. On peut citer le ministre du Tourisme avec son idée de tourisme charia, mais aussi l’interdiction des ventes de boissons alcoolisées dans les supermarchés par l’ancien ministre du Commerce. A part ça, depuis des dizaines d’années, le nombre des musulmans à Bali a considérablement augmenté. Ils viennent pour des raisons économiques au départ. Ensuite, ils deviennent de plus en plus nombreux et veulent faire par la suite ce qu’ils font chez eux (mosquées, écoles coraniques, porter le voile…). Ce que je déplore, c’est qu’il y en a déjà certains qui remettent en question notre fête de Nyepi. Ils demandent pourquoi ils doivent rester chez eux alors qu’ils ne sont pas de confession hindoue. Si cela continue, et que ces musulmans intolérants sont de plus en plus présents chez nous, il est évident qu’on perdra notre identité.

LGdB : Continuons sur le volet du tourisme, il y a en fait aujourd’hui plus de touristes indonésiens qui visitent Bali que de touristes étrangers. Le discours anti-étrangers n’est-il pas fallacieux ?
A Y : Oui, je remarque qu’il y a de plus en plus de touristes nationaux qui visitent Bali par rapport aux étrangers. C’est peut-être grâce à ce pouvoir d’achat de certains Indonésiens qui a augmenté ces dernières années. Ensuite, le tourisme à Bali devient un tourisme de masse qui fait que les prix des hôtels et des transports (quand on est nombreux) deviennent plus abordables. Je ne pense pas qu’on aille vers un sentiment anti-étrangers car le gouvernement a supprimé le visa à l’arrivée pour beaucoup de nationalités différentes ainsi que la taxe d’aéroport. Pour l’instant, le gouvernement souhaite surtout avoir plus de visiteurs (nationaux et étrangers) pour avoir plus de revenus des taxes d’hôtels, de restaurants, de bars…

LG FEB 5LGdB : Qu’est-ce que Bali a à craindre des objectifs avoués du ministre du Tourisme de multiplier sans fin le nombre de visiteurs, un tourisme de masse asiatique essentiellement, rappelons-le, et dominé par la Chine ?
A Y : Je vois que le ministre du Tourisme actuel est une vraie menace pour l’identité balinaise car il voudrait développer le tourisme de masse ainsi que le tourisme islamique sur l’île. Il ne comprend pas l’âme de Bali puisqu’il n’est pas balinais. Quant à ses prédécesseurs, c’était diffèrent. Il y avait plus de respect pour la culture, les traditions locales et les Balinais hindouistes. Si ce ministre veut multiplier le nombre d’arrivées des touristes en Indonésie, pourquoi pas leurs conseiller d’aller dans d’autres
régions ? Il y en a beaucoup en Indonésie qui ont des belles plages et une nature luxuriante et qui pourraient avoir du succès. Lombok ou Flores par exemple. Et s’il veut créer un tourisme charia, Aceh serait idéal. C’est la seule province de l’Indonésie qui applique la charia. Donc, cela correspondrait bien avec ce genre de tourisme car on n’y trouve pas de porc, toutes les nourritures sont halal et les femmes sont voilées. Un seul message pour ce ministre, laissez-nous tranquille quoi !

LGdB : Ne pensez-vous pas que la mobilisation contre la poldérisation de la baie de Benoa (reklamasi), qui s’est emballée récemment, a plus à voir avec des revendications identitaires qu’avec une quelconque préoccupation environnementale ?
A Y : Les Balinais comprennent que la nature est importante. En réalisant la poldérisation de la baie de Benoa, cela détruira la nature au lieu de la préserver. En même temps, ce sont aussi des revendications identitaires car si ce projet se réalise, Bali n’aura plus son taksu (âme spirituelle).

LGdB : Que pensez-vous de l’idée mise en place récemment de forcer les détenteurs de Kitas à suivre des cours payants de culture balinaise ?
A Y : Je trouve que c’est exagéré car ils n’ont pas l’intention de rester dans le pays. Par contre, si c’est pour obtenir la nationalité indonésienne, ça peut se comprendre.

LGdB : Certains parlent même de « puputan » si le projet de poldérisation est maintenu. La situation est-elle si grave ? Quelles sont les solutions selon vous pour que les Balinais retrouvent une certaine sérénité ?
A Y : Oui, la situation est grave car il est question à la fois d’environnement mais aussi de l’« âme spirituelle » de l’île. Il faut laisser la nature telle qu’elle est et arrêter ce projet de poldérisation.

 

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