Une mémoire plus vieille que l’Indonésie

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La rencontre avec George Tsounas est émouvante. Le vieil homme de 85 ans avance à petits pas alertes, aidé d’une canne. L’œil est pétillant, le sourire affable, il se souvient de tout, ou presque, un peu comme si on ouvrait avec lui les journaux relatant les grands événements de l’histoire. De ces Indes néerlandaises plongées dans la guerre contre le Japon, libérées par les Forces Alliées, devenues indépendantes sous l’impulsion de Sukarno, jusqu’au début de cette reformasi qui modèle l’avenir démocratique du pays, George Tsounas a vécu au quotidien, quelquefois dans sa propre chair, les soubresauts chaotiques de cette jeune nation.

C’est pour fuir une Europe emportée par la guerre que ce fils aîné d’une famille nombreuse de Galaxidi, seul soutien depuis le décès récent de son père, a décidé de retrouver un cousin établi à Surabaya. Alors colonie hollandaise, cette région du monde offrait des opportunités pour les Européens qui voulait s’y installer. Le cousin de George avait démarré quelques années plus tôt une prospère fabrique de margarine et avait pu arranger son visa malgré ces temps difficiles. Canal de Suez fermé à cause de la guerre, c’est par l’Orient-Express que le jeune George, alors âgé de 19 ans, a quitté Athènes en juillet 1940.

En route pour Bassora, ce port irakien du Golf Persique, où il compte trouver un navire pour les Indes, il mettra un peu plus de trois mois pour atteindre Surabaya, après un passage par Singapour. Quand il débarque, son cousin lui remet une lettre de sa famille en Grèce, dernière missive à passer la frontière. Mussolini vient de lancer son offensive contre la Grèce et George n’aura plus aucune nouvelle des siens pendant cinq ans. Il travaille comme superviseur dans l’usine de margarine et s’habitue à sa nouvelle vie. « Le colonialisme reste le colonialisme », rappelle-t-il encore aujourd’hui. « Les Hollandais ne laissaient aucune responsabilité aux Indonésiens et se servaient des Chinois comme intermédiaires », ajoute-t-il.

Mars 1942, les Indes Néerlandaises capitulent face au rouleau compresseur japonais. « Au départ, nous n’avions pas trop de problèmes avec les Japonais, mais nous devions les saluer lorsqu’on les croisait, sinon ils nous battaient », explique George. L’usine finit par s’arrêter faute de matières premières car les Japonais ponctionnent toutes les ressources de l’archipel. En décembre 1943, la situation des étrangers non hollandais, jusqu’alors seulement obligés de porter un badge distinctif, va prendre un tour plus tragique. George est arrêté et incarcéré dans un camp érigé à Surabaya. Ensuite déporté dans deux camps de concentration des alentours de Bandung, il sera enfin forcé de travailler à la construction d’une voie ferrée, et ne retrouvera la liberté qu’en septembre 1945.

Ce « citoyen indonésien avec un passeport grec », comme il aime à se décrire, va subir l’horreur des camps japonais où les prisonniers occidentaux sont entassés à 8000 dans des locaux aptes à recevoir seulement 800 personnes. Leur vie est à la merci des occupants. Trois bols de porridge de riz délavé par jour, battu, torturé, quelquefois obligé de boire de l’urine ou des bouillons de viande de chien pour survivre, forcé par les soldats nippons à devenir le fossoyeur de ses camarades d’infortune, George Tsounas ne devra son salut qu’à sa jeunesse et à sa solide constitution. De retour à Surabaya, il retrouve Pien, cette jeune Hollandaise qu’il va épouser, et puis « la famille, les amis, les affaires… ».

Ne souhaitant pas revenir dans une Grèce déchirée par la guerre civile, George Tsounas entreprend de nouveaux négoces dans cette jeune Indonésie qui se bat encore pour son indépendance, notamment dans les rues de Surabaya. Il démarre finalement une fabrique de chocolat en pleine période trouble d’après-guerre. Un gouvernement indonésien sous la présidence de Sukarno est formé, alors que les troupes britanniques d’abord, puis une armée hollandaise reconstituée ensuite lui contestent son autorité dans de nombreuses régions. Pour ajouter à la confusion, les Nations Unies mettront du temps à reconnaître le pays.

Quelques années plus tard, la chocolaterie sera finalement confisquée par l’armée indonésienne lors d’un nouveau revirement de situation. Sukarno, pourtant favorable à une présence étrangère, y compris hollandaise, va changer d’attitude devant le refus de l’ancienne puissance coloniale de céder la Papouasie-Nouvelle-Guinée de l’ouest. En rétorsion, l’Indonésie va quitter son siège de l’ONU et confisquer les biens appartenants à des Hollandais. « Une petite partie du capital de ma société provenait d’investisseurs hollandais et cela a justifié la confiscation », explique George Tsounas. Jamais battu, toujours volontaire et enthousiaste, le plus ancien des expatriés d’Indonésie, qui fut aussi consul honoraire de son pays pendant de longues années, ne s’est jamais découragé. Il est d’ailleurs encore actif aujourd’hui dans ses bureaux de Jakarta.

« Dans ce pays, on peut tout perdre en un jour, mais on peut tout reconstruire le lendemain », raconte-t-il philosophe. Fidèle à ses origines grecques, il est finalement devenu armateur, après avoir lancé quantité impressionnante d’entreprises, de l’exportation de matières premières à l’importation du whisky Johnny Walker, en passant par l’assurance de navires et bien d’autres encore. De cette vie extraordinaire, il reste ce livre qu’il vient de publier à compte d’auteur et dans lequel il aime aussi donner son interprétation des événements et son sentiment sur les grands personnages clés de l’Indonésie. A dévorer sans retenue.

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