Michel Picard : une nouvelle génération d’intellectuels balinais plus ouverts

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La Gazette de Bali : Une question d’actu pour commencer avec l’élection du gouverneur. Les deux candidats avaient des thèmes de campagne strictement semblables avec la préservation de l’identité balinaise, la revendication d’un statut de « zone spéciale » et une meilleure planification du développement. Ont-ils fait le tour des vrais problèmes de Bali ?
Michel Picard : Quand bien même je ne suis guère informé des « programmes » respectifs de Pastika et Puspayoga (si tant est qu’ils en aient), il est difficile de penser qu’ils puissent faire le tour des vrais problèmes de Bali, et ce même si la revendication d’un statut de daerah istimewa et une meilleure planification du développement sont incontestablement des nécessités pour l’avenir de l’île. Les problèmes sont nombreux, notamment ceux qui ont été aggravés, sinon même créés, par l’attribution de l’autonomie aux kabupaten et kota plutôt qu’aux provinces, qui entravent la possibilité pour le gouverneur d’appliquer une politique unifiée dans l’ensemble de l’île. Outre les problèmes suscités par les inégalités de développement et la compétition entre bupati pour attirer les investissements, avec les possibilités d’enrichissement personnel que cela suppose, il y a évidemment les problèmes de clientélisme et de corruption, ainsi que ceux liés à la pollution et à la destruction de l’environnement, sans parler de l’antagonisme entre Balinais et pendatang (ndlr- migrants des autres îles), ainsi que de l’accroissement spectaculaire des conflits intra-balinais et autres symptômes préoccupants d’anomie (criminalité, viols, drogues). Par ailleurs, il faut tenir compte des tensions entre les partis sur lesquels s’appuient les deux candidats en présence, avec le renversement de situation créé par le passage de Pastika du PDI-P au Golkar. Et enfin, il ne faut pas oublier que l’antagonisme qui oppose Puspayoga à Pastika, outre sa dimension d’inimitié personnelle, représente l’opposition séculaire entre les triwangsa et les jaba utama, en l’occurrence les Pasek, le plus important des warga pré-Majapahit.

LGdB : Remarque subsidiaire, les problèmes de l’île ont-ils une chance de trouver solution à l’échelon local ou cela doit-il passer au niveau national (étant donné que les affaires de Bali ont toujours préoccupé Jakarta au premier chef) ?
M P : Il paraît clair que les problèmes de Bali ne sauraient être traités à l’échelon de la province, tant ils sont imbriqués avec les décisions prises à Jakarta et avec les implications de l’insertion de plus en plus étroite de Bali dans la mondialisation touristique et plus généralement économique.

LGdB : Revenons à vos thèses. Tourisme culturel/culture touristique, ce concept que vous avez développé est-il toujours d’actualité avec l’avènement des touristes locaux et régionaux qui ne semblent guère se préoccuper de la culture de Bali ?
M P : Mon travail sur les implications du tourisme à Bali est inévitablement daté. À l’époque où je l’ai entrepris, en 1976, la question qui m’a paru la plus stimulante était en l’occurrence le jeu entre tourisme culturel et culture touristique, qui faisait l’objet de débats au sein de l’intelligentsia balinaise. Je pense que cette problématique est restée pertinente jusque dans les années 1990, disons jusqu’aux polémiques soulevées par le Garuda Wisnu Kencana et le Bali Nirwana Resort. C’est d’ailleurs jusqu’à cette époque que j’ai continué de travailler sur les questions du tourisme à Bali, dans la perspective de la publication de mon livre « Bali. Cultural Tourism and Touristic Culture » en 1996. Après quoi, la situation s’est trouvée considérablement modifiée par différents évènements (crise économique, Reformasi, attentats, indonésianisation et globalisation accélérées, importance croissante des marchés touristiques asiatiques et domestique, etc.). Et en ce qui me concerne, je suis passé à la réflexion sur d’autres questions, en l’occurrence la construction dialogique d’une identité balinaise en termes d’agama, adat, budaya, et plus spécifiquement l’invention d’une religion balinaise en tant qu’Agama Hindu.

LGdB : On tient souvent les Occidentaux comme responsables du bétonnage de Bali, les intéressés étant souvent les premiers à s’attribuer cette « faute » originelle. Ne pensez-vous pas que Bali a plutôt été victime d’une « indonésianisation » à outrance ?
M P : Il paraît difficile d’accuser les seuls « Occidentaux » du bétonnage de Bali, tant les responsabilités sont diffuses et partagées, depuis la décision initiale de Suharto de faire de Bali la vitrine touristique de l’Indonésie, mise en œuvre par la Sceto et la Banque Mondiale, et qui a depuis lors largement échappé à leurs initiateurs. Le problème est qu’en dépit de plans d’aménagement récurrents, les décisions qui ont abouti à la situation que l’on connaît aujourd’hui ont été pour la plupart prises dans le but d’objectifs essentiellement financiers (ou politiques) à court terme, et ce par une multiplicité d’agents, tant indonésiens qu’étrangers.

LGdB : Que pensez-vous des touristes « intégristes » qui estiment aujourd’hui que Kuta et le sud de l’île dans son ensemble, ce n’est pas Bali ? Sont-ils les propagateurs de cet ultime réflexe colonialiste qui voudrait que la vie et l’environnement traditionnels des peuples lointains soit le décor parfait de leurs vacances ?
M P : Si je déplore personnellement ce qu’est devenu le sud de l’île, je ne sais pas ce qu’est « Bali ». Ce que l’on peut dire, c’est que ce Bali là est bien différent de ce qui avait attiré et émerveillé les premiers visiteurs à l’époque coloniale.

LGdB : Selon Nyoman S. Arida (cf. La Gazette de Bali n° 94 – mars 2013) que nous avons interviewé en début d’année, les Balinais sont désormais coincés dans une surenchère coûteuse de la représentation d’eux-mêmes pour des touristes d’un genre nouveau qui s’intéressent plus au shopping qu’à leur culture. Souscrivez-vous à cette théorie ?
M P : Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire l’étude de Nyoman Arida, mais je souscris volontiers aux déclarations qu’il a publiées dans La Gazette de Bali, même si je suis nettement moins optimiste que lui quant à la capacité des Balinais d’affronter et de résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés.

LGdB : On assiste depuis peu à l’émergence des Laskar Bali, un gang qui est monté en puissance ces dernières années en agitant avec succès l’identitarisme balinais dans lequel chacun ici peut se reconnaître. A tel point qu’ils sont devenus une force politique incontournable, y compris dans la dernière campagne pour le poste de gouverneur. Quel sentiment cela vous inspire-t-il ?
M P : La collusion entre les gangs de preman et les politiciens et/ou militaires en Indonésie est un phénomène établi de longue date, qui semble avoir été davantage diffusé que résorbé par la Reformasi. Je ne sais pas grand-chose des Laskar Bali, sinon qu’ils sont affiliés au Golkar et au Puri Pamecutan, et donc opposés en principe au Forum Peduli Denpasar, associé au PDI-P et au Puri Satria (dont est issu Puspayoga). Ne vivant pas à Bali, je n’ai guère suivi leur implication dans la campagne électorale pour le poste de gouverneur.

LGdB : Vous avez une théorie sur la « fièvre obsidionale », un mal dont souffriraient les Balinais aujourd’hui, en s’estimant en état de siège. Ne pensez-vous pas que Bali, au lieu de se crisper sur son identité, aurait eu tout à gagner à devenir plus ouvert et cosmopolite ?
M P : J’avoue n’avoir pas d’avis arrêté sur cette question, que j’aurais en l’occurrence tendance à inscrire dans le long terme. Ce qui me frappe, depuis que j’ai commencé à m’intéresser aux réflexions des Balinais sur leur identité, c’est la permanence d’une tension conflictuelle entre différents groupes sociaux en lutte pour définir ce qu’il en est d’être balinais et d’assurer ce faisant une certaine hégémonie sur leur société. On peut notamment distinguer la noblesse conservatrice des triwangsa (et tout particulièrement les Brahmana) et différents groupes de roturiers, en l’occurrence des jaba utama relevant de divers warga aspirant à élever leur statut social vis-à-vis de l’aristocratie qui se réclame de Majapahit. Cette tension s’est tout particulièrement manifestée à propos de l’identité religieuse des Balinais, en débouchant sur une scission au sein de la branche balinaise du Parisada Hindu Dharma Indonesia, et elle s’est exprimée ces dernières années dans les débats suscités par le slogan « Ajeg Bali » (ndlr – Debout Bali !)

LGdB : Pour revenir à Nyoman S. Arida, ce jeune intellectuel nous a affirmé que les Balinais devraient réviser leur concept de la balinité, en l’élargissant à tout ceux qui « aiment Bali et y apportent leur contribution ». Que pensez-vous de cette assertion généreuse qui devrait néanmoins trouver peu d’écho dans la population ?
M P : L’idée est intéressante, ne serait-ce qu’en ce qu’elle pourrait subvertir la tension que j’ai mentionnée dans la réponse précédente. J’ai noté en effet l’émergence, depuis les années 1990, d’une nouvelle génération d’intellectuels balinais plus ouverts et cosmopolites que leurs prédécesseurs. Ces intellectuels sont à la fois mieux informés du regard extérieur porté sur leur société et nettement plus critiques à l’endroit de l’idéologie qui tient lieu de discours établi des Balinais sur eux-mêmes, telle notamment que propagée par les médias balinais.

LGdB : Enfin, si la balinité est soluble dans le nombre croissant de résidents venus de l’extérieur pour s’installer sur l’île, qu’en est-il du « patrimoine immatériel », une notion de l’Unesco qui voudrait qu’il soit exceptionnel ici et dans une certaine mesure le garant de la perduration des coutumes ? Comment voyez-vous Bali à l’avenir ?
M P : La patrimonialisation de Bali a commencé d’être mise en œuvre dès les années 1920, avec notamment l’ouverture d’une fondation dédiée à la collecte des manuscrits balinais (Kirtya Liefrinck – Van der Tuuk) à Singaraja, ainsi que du Bali Museum à Denpasar. Mais alors qu’à l’époque ce mouvement était initié par les autorités coloniales et les orientalistes à leur service, par la suite, et surtout avec le développement du tourisme de masse et la doctrine du tourisme culturel à partir des années 1970, le relais a été pris par les Balinais eux-mêmes. Il est donc difficile de circonscrire ce qui serait une identité culturelle balinaise « originelle » ou « authentique », sans faire la part des constructions identitaires normalisatrices à l’œuvre depuis des décennies.
Pour ce qui est de l’avenir de Bali, il ne me paraît pas très encourageant, c’est le moins que l’on puisse dire…

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