Made Wianta, ce volcan en constante activité

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« Mes poèmes, c’est comme des envies de pisser, ou d’éjaculer. Ca sort tout seul, ça sort comme ça, comme ces psalmodies des vieux pemangku des villages lorsqu’ils débitent des phrases incompréhensibles, mesahe en balinais », lance le petit homme rond et volubile dans sa somptueuse maison de Denpasar. Il en est donc ainsi des poèmes inscrits sur tous ces objets hétéroclites et incongrues de l’exposition « Mind Map » qui se tient depuis septembre dans la galerie Indo Asia du centre des arts et de la culture Baliwood. Après cette tonitruante entrée en matière, qui se produit à notre arrivée juste après une interview qu’il vient de donner à Bali TV, Made Wianta, rayonnant et tout de bleu vêtu, poursuit devant l’auditoire incertain que nous formons avec l’équipe télé : « Les gens des villages étaient plus libres, plus naïfs, plus spontanés. Quand ils avaient envie de faire l’amour, hop, ils soulevaient leurs sarongs et voilà. » L’artiste aux talents protéiformes est né dans une modeste famille de 10 enfants sur les contreforts du mont Lesung, dans un univers paysan et religieux, comme cela va de soi à Bali.

L’homme a écrit plus 5000 poèmes dont la partie la plus significative a été publiée. Tout est consigné, répertorié, rangé chez lui dans de vastes placards, avec le reste de ses productions, peintures, dessins, sculptures, vidéos, etc. Au total, 14 000 pièces, affirment ses biographes. Sans doute plus, du propre aveu de l’auteur, qui balaye ce sujet de discussion d’un revers de main. Il n’est pas important de savoir ce détail du passé. En complète contradiction avec ce que pourraient laisser penser ces archives bien ordonnées, Made Wianta ne semble vivre que pour l’instant qui vient, pour cette prochaine éruption libératrice, créatrice, pour une œuvre ou simplement un éclat de rire. Tel un volcan de cette ceinture de feu indonésienne, Made Wianta relâche la pression de son magma interne de façon régulière. « J’aime les artistes qui luttent, répond-il lorsqu’on lui demande quels sont ses influences. L’art est une arnaque, on peut embellir ou enlaidir la réalité. »

A Baliwood, on a également pu voir une série de dessins qui n’étaient pas destinés à être montrés au public, « Skeleton in the Closet ». Grâce à l’insistance de la curatrice Meriem Peillet, ces œuvres produites d’un jet lors de moments de frénésie ou lors d’insomnie, ces œuvres qui n’en sont pas, illustrent parfaitement ces impulsions incontrôlables qu’il revendique comme salutaires. « L’essence de mon style, c’est les lignes, c’est tout », ajoute le maître, qui semble avoir du mal à rester assis plus de trois minutes sur sa chaise (nous continuerons donc l’interview en bougeant constamment, d’une pièce à l’autre de la maison, dans son atelier incroyablement propre et ordonné, dans l’escalier, la galerie, les placards, l’entrée, puis dans la rue, la voiture, le restaurant et à nouveau dans l’entrée de la maison). « Je ne pense pas à l’esthétique quand je produis ces dessins, d’ailleurs ils sont limités par essence », confie-t-il entre le premier et le rez-de-chaussée de sa maison
de Renon.

Si Made Wianta vient d’un univers simple, rural et traditionnel et qu’il affirme privilégier la pulsion à la réflexion, cela ne l’a jamais empêché de produire des œuvres plus ambitieuses dans leur signification et dans leur taille. Jusqu’à d’imposantes installations révélées au cours de performances spectaculaires comme cette banderole « Peace » du nouveau millénaire, écrite dans toutes les langues de la planète et déposée par hélicoptère sur la plage de Padang Galak, dans les bras de 200 danseurs. Entre nostalgie du passé villageois et rébellion contemporaine, l’artiste reconnaît volontiers qu’il a pris ses distances avec l’univers contraignant de la coutume balinaise, y compris avec la religion. Il convient cependant que Bali est bien le terreau fertile de sa carrière, notamment grâce à toutes ces formes d’art spécifiques à l’île, et qu’il en défend aujourd’hui la survivance au sein d’une fondation qui porte son nom.

Le succès rencontré par son travail lui a permis de voyager partout dans le monde. Il parle d’ailleurs couramment français pour avoir vécu quelques années à Bruxelles à la fin des années soixante-dix. Un parcours unique pour un artiste balinais dont la première exposition remonte à 1968. Comme tout artiste établi, Made Wianta est également un businessman et prépare son emploi du temps soigneusement avec sa secrétaire. Le programme est établi jusqu’en 2012, il partira enseigner plusieurs mois à New York mais aussi au Texas. Il va également mettre au point un grand projet autour du thème de la VOC (la compagnie des Indes Néerlandaises) et de ses navires marchands. Il n’est pas encore très clair s’il a l’intention de se procurer un véritable navire hollandais d’époque ou d’en faire construire une copie en Indonésie. On ne comprend pas très bien non plus ce qu’il souhaite en faire. Mais tout cela n’a pas vraiment d’importance, ça jaillira tôt ou tard et nous serons étonnés une fois de plus…

Finalement, à son contact, on comprend vite que Made Wianta est avant tout un homme qui sait faire le spectacle, capable d’évaluer lui-même son propre mythe et de jouer avec. Ni suffisant, ni ingrat, toujours déterminé, il semble étonné encore aujourd’hui de sa bonne étoile d’artiste. Loin des considérations de talent, de valeur sur le marché et des fulminantes considérations de la critique, le petit pemangku malicieux d’Apuan a su devenir un grand artiste mondialement respecté et « quelqu’un » aussi dans sa communauté. Sa joie de vivre, sa générosité, sa malice, vertus communicatives s’il en est, passent sur tout ce qu’il touche. Indéniablement, à Bali comme ailleurs, la fortune sourit aux audacieux.

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