Les fantômes du paradis de la Cinémathèque de la danse

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Les deux organisateurs de ces projections ne cessent de sourire. Les yeux pétillant de malice, ils ressemblent à deux adolescents qui viennent de réussir un bon coup. A savoir, ramener à Bali quatre-vingts ans après avoir été tournés, une série de films réalisés par cette intelligentsia des années trente qui s’était prise de passion pour l’île. Qu’ils soient devant ou derrière la caméra, ces noms sont synonymes de savoir sur Bali et ne laissent
aucun spécialiste indifférent aujourd’hui : Walter Spies, Beryl de Zoete, Rolf de Maré, Victor von Plessen, Margaret Mead, Gregory Bateson, Colin McPhee, Henri de la Falaise. « Ce retour sur les terres où ces films ont été faits est une première dans l’histoire de la Cinémathèque », explique Patrick Bensard, fondateur et directeur de cet institut lancé par Jack Lang en 1982.

Tout a démarré lorsqu’Agnès Montenay, responsable des films de danses balinaises pour la cinémathèque, a mis la main sur une pellicule de quatre minutes montrant une leçon de danse donnée par le célèbre Mario. Impressionné, Patrick Bensard, qui à l’époque avoue sa méconnaissance des danses balinaises, estime qu’il serait bien, un jour, de projeter ces films dans
leurs lieux d’origine et pas seulement à Chaillot. C’est ainsi qu’est né ce projet baptisé « Bali : Phantoms of Paradise » et qui s’est produit dans le wantilan du village de Kedewatan du 14 au 17 octobre dernier. Tout ce que compte Bali d’amateurs cultivés s’est donc rué sur les hauteurs d’Ubud pour cet événement. Dès le 2ème soir, ils ont été rejoints par les villageois, pourtant en plein Galungan. Une occasion unique de partager rires et
émotions autour de ces images du passé dans lesquelles certains ont reconnu leurs aïeux.

Dans les années trente, Bali, déjà étiqueté comme un « paradis » par les Hollandais qui en font le marketing touristique, devient la destination à la
mode de touristes fortunés et célèbres. Parmi eux, on trouve aussi des artistes qui vont, grâce à leurs travaux, participer au renforcement de ce mythe qui perdure encore aujourd’hui dans les brochures touristiques. Cette vision romantique de l’île, ancrée dans la période noire de l’entre-deux-guerres, pardonne beaucoup et sacralise ce qui était avant tout la volonté de quelques hédonistes occidentaux d’appréhender les contours d’une société qu’ils percevaient comme « idéale ». De cette passion – il est ici plus question d’amour que de rigueur anthropologique – est née une profusion d’ouvrages, dont les films présentés à Kedewatan, qui font encore le bonheur des spécialistes aujourd’hui. « Nous souhaitions rendre hommage à ces artistes », explique d’ailleurs Agnès Montenay.

Le choix des acteurs et de la période, les visiteurs éclairés des années trente, fait aussi écho aux préoccupations esthétiques des organisateurs. « Nous souhaitions être le plus près possible du cinéma muet, montrer cette influence de l’expressionnisme qu’on trouve habituellement dans les
vieilles images sur Bali », explique Patrick Bensard. A ce titre, il est intéressant de noter que dans ses jeunes années, alors en pleine période du Bauhaus, l’Allemand Walter Spies fut l’amant du cinéaste Friedrich Wilhelm Murnau. Ces visions toutes en clairs-obscurs, si chères au cinéma expressionniste, sont également emblématiques des représentations de Bali pendant ces années-là. On mesure à quel point ces images, qu’on retrouve également dans la peinture de l’époque, seraient incongrues dans le discours moderne sur Bali… A ce sujet, Agnès Montenay affirme que choisir
des films couvrant la période depuis l’indépendance n’aurait pas eu le même
charme. « Les films produits depuis ont moins d’intérêt car ils souffrent du besoin d’être politiquement correct », explique-telle. On s’en doutait, les organisateurs de « Bali : Phantoms of Paradise » sont pétrisde la même passion que leurs illustres prédécesseurs… De ces quatre soirées, on se souviendra donc longtemps des moments de réelle émotion qui se sont produits avec les descendants des acteurs des films projetés. Car, quand
on aime Bali, c’est bien avec les Balinais qu’il faut partager et c’est là tout le sens de cette initiative de la Cinémathèque de la Danse.

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