En Indonésie, l’athéisme conduit tout droit en prison

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Les ennuis d’Alexander Aan, 31 ans, ont commencé à la suite de la publication de son message sur la page Facebook créée par un groupe athée de Sumatra dont il est un des administrateurs. Suite à ce message proclamant l’inexistence de dieu, des dizaines d’habitants furieux de Pulau Punjung, où réside Alexander, l’ont battu sur le chemin de son travail. Son passage à tabac a été interrompu par l’intervention de la police. Mais celle-ci, au lieu d’arrêter les auteurs des violences, a mis le jeune homme en garde à vue sous l’accusation de blasphème, un crime passible de cinq ans de prison. Des extrémistes musulmans appellent même à sa décapitation.
Outre le fait que des groupes radicaux aient une nouvelle fois décidé de prendre la loi entre leurs mains sans être inquiétés par les autorités légales indonésiennes, cet épisode tragique pose la question de la place et de la légalité de l’athéisme dans l’archipel. Alexander Aan n’a pas été arrêté pour athéisme mais pour blasphème, en l’occurrence envers son ancienne religion puisqu’il est un ancien musulman. Certains se posent la question de la légitimité du crime de blasphème dans une société qui reconnait constitutionnellement la liberté religieuse et qui n’a, officiellement au moins, pas de religion d’Etat.

Mais l’incident a mis l’athéisme au cœur du débat et soulève surtout la question de la légalité de l’athéisme par rapport à l’idéologie indonésienne du Pancasila. Des responsables religieux musulmans invoquent le premier principe du Pancasila qui explique que l’Indonésie doit être basée sur la croyance en un dieu unique. Au regard de ce principe, l’athéisme est une violation de l’idéologie nationale. Les légalistes indonésiens considèrent ce principe monothéiste du Pancasila comme le résultat d’un compromis entre les pères fondateurs du pays, certains étant nationalistes non religieux, d’autres musulmans et d’autres encore non musulmans.
Tous les citoyens indonésiens doivent choisir une des six religions reconnues par l’Etat (islam, protestantisme, catholicisme, hindouisme, bouddhisme et confucianisme) sur leur carte d’identité. Si l’athéisme est banni, il est dès lors légitime de se demander pourquoi certaines des six religions autorisées ne respectent pas non plus exactement le principe monothéiste du Pancasila mais demeurent elles reconnues par l’Etat.

Cette confusion et ce dénigrement de l’athéisme ont pour origine l’Ordre Nouveau de Suharto qui considérait l’athéisme comme un ennemi de l’Etat car, comme le communisme, il rejetait la religion. Le communisme était et reste d’ailleurs considéré comme un ennemi de l’Etat à cause d’un prétendu coup d’état fomenté par le parti communiste indonésien en 1965. A la suite de cela, des centaines de milliers de communistes et de sympathisants furent massacrés.
A cette période, les athées, de peur d’être ciblés, devaient se prétendre chrétiens ou musulmans pour éviter la mort. Depuis lors, les athées ont toujours caché leur rejet de dieu et des religions afin d’éviter les accusations d’être des communistes ou d’aller contre la constitution et les principes fondateurs de l’Indonésie.
Le climat semblait s’être apaisé ces dernières années, le développement d’Internet et des réseaux sociaux offrant de nouveaux moyens aux athées pour communiquer, échanger et se rassembler. Il semble finalement que ce ne soit pas le cas au regard des réactions démesurées de nombreux fanatiques.
Cet épisode dont Alexander Aan est la victime s’ajoute à la liste croissante des incidents portant atteinte à la liberté religieuse en Indonésie. L’appareil judiciaire a d’ailleurs été particulièrement conciliant avec les coupables de ces actes. En 2011, trois membres de la minorité Ahmadiyah avaient été tués (cf. La Gazette de Bali n°70 – mars et n°76 – septembre 2011). Les auteurs de cette barbarie filmée avaient écopé de peines de prison allant de trois à six mois alors qu’un survivant d’Ahmadiyah ayant presque perdu la main dans les violences avait reçu six mois de prison pour s’être défendu.
L’athéisme est un droit fondamental des citoyens d’une démocratie qui choisissent de ne pas avoir de dieu dans leur système de pensée. Néanmoins, en Indonésie ce droit n’est pas respecté et la justice, comme le gouvernement à travers son ministère des Religions, stigmatisent tous ceux déviant du cadre majoritaire. A cause de l’absence d’Etat respectable et respecté, de plus en plus de groupes décident d’appliquer la loi par eux-mêmes. Les minorités religieuses en sont les victimes récurrentes ces dernières années. Plus récemment et cette fois à l’encontre de ces groupuscules violents, ce sont les Dayaks à Kalimantan qui ont empêché les responsables du FPI, le Front de défense de l’islam, de se rassembler sur leur territoire (voir page Media). Et le phénomène se généralise. L’Etat passif regarde sans réaction la violence et l’intimidation prendre le pas sur la justice et le droit. Ce qui revient à faire passer un message de ce genre aux citoyens : « Vous êtes mécontents, alors rassemblez-vous en établissant des groupes violents et réglez vos problèmes vous-mêmes ». La loi du plus fort devient de fait la loi la plus appliquée en Indonésie. Cela porte un nom : anarkis, comme on dit ici.

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