Ce regard qui nous donne à voir

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« La vie ici me donne un parfait équilibre et si je suis venu m’installer à Bali en famille, c’est avant tout pour mes enfants », explique cet Américain de 42 ans né dans les environs de Chicago. John Stanmeyer a découvert l’Indonésie lors d’un reportage sur la chute de Suharto en 1998. A cette époque, il n’a passé que des week-ends à Bali et avoue « ne pas avoir aimé tout de suite ». Basé en Asie depuis dix ans, où il a réalisé un travail considérable de documentation pour Time, le National Geographic, les Nations Unies et VII, l’agence qu’il a créée, John Stanmeyer n’a ouvert son cœur à Bali qu’après les premiers attentats islamistes de 2002.

Alors en mission en Birmanie où il réalise un reportage au sein de la rébellion Karen, le photographe américain annule tout pour se rendre à Kuta. « Là, j’ai vu la vraie nature des Balinais, la compassion », se rappelle-t-il aujourd’hui. C’est à travers ces événements douloureux qu’il « tombe amoureux » de l’île. Il réalise dans la foulée un reportage sur « des gens sauvant d’autres gens » pour Time. Résidant à HongKong, il décide avec son épouse écrivain de s’installer ici alors que leurs premières réflexions les poussaient plutôt vers l’Europe. « Après, tout a poussé comme un banyan, mais c’est avant tout une décision familiale », ajoute-t-il.

Récipiendaire de nombreuses récompenses internationales pour son oeuvre, dont le Prix Robert Capa en 2000, et plusieurs fois lauréat de la « Photographie de l’année » dans différentes catégories, John Stanmeyer a le discours simple et vrai des gens habitués à côtoyer la misère de notre monde. « Je suis 100% humain, je suis un humaniste », explique ce chrétien à la foi revendiquée, passionné par le soufisme et la transe balinaise. « Je me retrouve dans mes photos », assure-t-il encore et ajoute au sujet de ce regard sur les événements que le globe entier lui reconnaît: « Dans mes photos, je ne suis rien, tout est dans ce qui est montré ».

Pourtant, la carrière de ce photojournaliste hors pair, sorti d’une école d’Art de Floride, a failli ne jamais démarrer. Il l’explique avec amusement: il a échoué dans toutes les UV en journalisme à la fac… Sa carrière de photographe a en fait débuté dans la mode. A 19 ans, il a débarqué en Italie pour travailler d’abord à Milan puis à Paris. « Je n’étais pas assez mature pour le journalisme », explique-t-il. Le jeune photographe originaire de l’Illinois découvre l’univers merveilleux du glamour. Assistant d’Annie Leibovich et de Steve White, il trouve rapidement sa voie jusqu’aux magazines Harper’s Bazaar et Vogue Italie. Ensuite, il sera embauché à Interview, le journal d’Andy Warhol, un contrat qui lui ouvre les portes du monde souterrain de New York et des parties…

Très vite, il se retrouve en quête de sens. Il s’offre un break de quatre mois en Espagne pendant lesquels il réfléchit à son avenir. Il y rencontre deux volontaires d’un contingent pour la paix en Haïti. Les longues discussions qu’il a avec eux le décident. John Stanmeyer veut s’enrôler à son tour. Malheureusement sa profession de photographe de mode ne fait partie des qualifications recherchées et il doit renoncer à ce projet. Il décide finalement de rentrer en Floride pour redémarrer dans un journal local pour lequel il couvre… les matchs de base-ball.

De retour au pays, John Stanmeyer rencontre celle qui deviendra sa femme. Il décrit cette période comme le temps des vaches maigres, après ces années dans la mode où il gagnait bien sa vie. « J’avais néanmoins un plan dans la tête », raconte-t-il. Le couple commence à mettre de l’argent de côté pour autofinancer les premiers reportages de John. Sur des sujets qui lui tiennent à cœur comme l’instabilité chronique en Haïti et les ravages du Sida. La rédaction du Time achète ses photos et ce sera le début d’une longue collaboration avec le célèbre hebdomadaire d’info américain.

Depuis qu’il est devenu père, il affirme que « rien n’a changé » dans le rapport qu’il entretient à ce métier si dangereux de grand reporter. Il regrette seulement d’être souvent loin de sa famille et de « passer toutes ces heures interminables dans les avions ». Américain conscient du problème d’image dont souffre son pays à travers le monde, John Stanmeyer dénonce « l’aveuglement » de Washington au Proche-Orient. Il rappelle cependant que « tout le monde a les mains sales » et qu’il ne faut pas se concentrer uniquement sur les erreurs américaines. Il est fier de n’avoir jamais été censuré et rappelle que la « liberté d’expression » est une vertu essentielle des Etats-Unis.

Balinais d’adoption, John Stanmeyer affirme que « tous les artistes sont affectés par Bali » et travaille à son tour sur un projet majeur: une compilation de photographies en noir et blanc et de documents sonores sur le mysticisme. Un travail de longue haleine qui devrait se terminer en 2007. Fort du constat qu’il n’a jamais vu de bonnes photos sur Bali « depuis celles de Cartier-Bresson dans les années cinquante », John Stanmeyer a entrepris cette démarche de documentation comme le ferait « un ethnologue ou un anthropologue ». Et quand on lui demande si ce type de travail représente un virage dans sa carrière, il affirme qu’il s’agit tout au plus « d’une extension ». L’homme n’a pas beaucoup de temps pour l’introspection, sauf pendant ces vols qui l’amènent à l’autre bout du monde pour une mission au cœur d’un conflit. Le regard de Stanmeyer n’a pas fini de nous donner à voir…

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