Bornéo : mémoire historique à portée de main

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La Gazette de Bali : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Luc-Henri Fage : L’équipe de base du Kalimanthrope comprend un ethno-archéologue du CNRS, Jean-Michel Chazine qui travaillait, avant que je ne le débauche, sur la Polynésie française, un chercheur indonésien, Pindi Setiawan, enseignant à l’ITB et moi-même, documentariste, photographe et explorateur par passion, du monde souterrain et des territoires peu connus de la planète.

LGdB : Quand et comment cette aventure a-t-elle commencé ?

L-H F : En fait par hasard ! En 1988, après avoir découvert la jungle en Papouasie dans le cadre d’une expédition de spéléologie et participé à la descente en raft du fleuve Zaïre, un ami spéléo m’a parlé d’un truc « facile à faire » (sic) : la traversée ouest-est de l’île de Bornéo. On s’est donc retrouvé une poignée de copains, la plupart spéléo, au départ de Pontianak, sur le fleuve Kapuas. Pour passer sur le Mahakam, il faut franchir à pied les monts Müller. Une dizaine de jours de marche dans le lit des rivières et sur les pentes d’argile gorgée des pluies quotidiennes nous attendait après le dernier village, Tanjung Lokang, sur la rivière Bungan. Là, on a appris qu’il y avait une grotte à proximité. La curiosité étant le principal caractère du spéléologue explorateur, on y est allé. Le site est splendide : un gigantesque abri sous roche, contre un rocher calcaire ruiniforme d’un kilomètre de long sur 100 m d’épaisseur, posé sur un épaulement de grès. Et là, dans un coin de la paroi, nos guides nous ont montré des dessins au charbon de bois archaïques. Pour moi, qui rêvais, comme tout spéléo je crois, de découvrir une grotte ornée, cela a fait tilt. J’ai pris quelques photos et relevés.

Revenu en France, je constate que personne n’en a jamais parlé et que c’est la première grotte décorée de Kalimantan ! J’ai eu envie d’y revenir ; il me fallait un spécialiste, et j’ai contacté Jean-Michel Chazine, ethno-archéologue, qui a accepté de suivre un spéléo. Il est vrai que je payais tous les frais… C’était en 1992. Dans ce même site on a trouvé un site archéologique, avec un foyer daté de 3000 ans ! Cela a suffit pour enclencher une série d’expéditions en 1993, sur le versant est des monts Müller, puis en 1994, sur la péninsule de Mangkalihat, au sud-est de Bornéo, où l’on trouve le plus vaste karst (montagne calcaire) de tout Bornéo, quasiment inexploré. Le hasard a voulu que le premier jour, dans la première grotte, je découvre des peintures rupestres à l’ocre, de vraies peintures préhistoriques, avec des mains négatives, des animaux, des figures géométriques. J’avais enfin trouvé ma grotte ornée de mon enfance !

LGdB : Qu’est-ce que cela représentait comme découverte ?

<emb2865|left>L-H F : C’était tout simplement la première grotte ornée de Bornéo. Et visiblement très ancienne, avec des « mains négatives » : le résultat de la pulvérisation de peintures sur la main, plaquée sur la paroi. Quand on enlève la main (qui est toute rouge du coup), on laisse en négatif le contour de sa propre main. C’est un motif qui appartient à une sorte d’universalité de l’homme. Mais encore inconnu sur Bornéo. Cette découverte était aussi un démenti cinglant à des archéologues qui avaient écrit qu’il n’y aurait pas d’art rupestre à Bornéo, car cette expression artistique, revenu en boomerang d’Australie, se serait arrêté à Sulawesi, devant le profond détroit de Macassar.

LGdB : Y a-t-il une difficulté particulière à pratiquer l’archéologie au cœur de Bornéo ?

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L-H F : C’est sans doute la raison pour laquelle nous sommes les premiers à être venus prospecter Kalimantan. Ce n’est jamais facile de marcher dans la jungle, de rester des heures sur une pirogue étroite, de supporter les pluies et les chaleurs, de grimper ces montagnes calcaires couvertes d’un rocher déchiqueté par l’érosion, et très coupant, où, paradoxalement, l’eau potable manque cruellement. Et de rentrer dans les grottes, où vit tout un écosystème étonnant, des chauves-souris et des hirondelles, jusqu’aux serpents élaphes (qui chassent les premiers) en passant par la faune grouillante des guanos dus aux chiroptères ! Mais en même temps, quand au bout de sa marche harassante, on découvre une nouvelle grotte ornée, tous les petits ennuis sont vite oubliés ! Sauf quand survient un pépin de santé, comme on a eu tous à tour de rôle, mais jamais très grave, et qui contraint à abréger un peu l’expédition. Un pied foulé, un os de la main écrasé, du palu…
Non, la vraie difficulté était d’ordre intellectuel : nous sommes les premiers et il faut donc tout inventer, tout imaginer, tout prospecter, prendre en compte tous les indices, toutes les preuves du passé de ces hommes de la préhistoire, ces chasseurs-cueilleurs qui laissent si peu de traces derrière eux. Pour cela l’ethnoarchéologie est un bon outil pour comparer ce qui est encore observé de nos jours dans certaines régions reculées du globe et la préhistoire.

LGdB : De quand datent ces peintures rupestres ?

L-H F : Dès le premier coup d’œil, à Gua Mardua, j’ai eu l’intime conviction que ces mains étaient préhistoriques. En France, on venait juste de dater les mains négatives de la grotte Cosquer, à 30 000 ans ! Jean-Michel, quand il est revenu de sa surprise, m’a confirmé cette ancienneté. Mais il a fallu attendre six ans, durant lesquels nous avons engrangé une vingtaine de nouvelles grottes ornées, dont trois magnifiquement décorées, pour confirmer cette impression. A Ilas Kenceng, un des trois « Lascaux de Bornéo », une coulée de calcite s’est formée sur une main négative. Le prélèvement a été daté à Gif-sur-Yvette, au laboratoire du LSCE, et il est vieux d’au moins
10 000 ans. C’est à dire remontant à des populations préexistantes aux arrivées des Austronésiens, dont descendent les populations actuelles d’Asie du Sud-est jusqu’à la Polynésie, venues de Chine. Mais il peut être encore plus ancien, 20 ou 25 000 ans même si certaines peintures ont pu continuer à être réalisées il y a 5 ou 8000 ans. On a une vraie utilisation dans la durée des grottes.

LGdB : Des mains, des animaux, des personnages, y a-t-il une comparaison à faire avec les célèbres grottes de Lascaux en Dordogne ?

L-H F : Lascaux est une splendeur. L’art rupestre franco-cantabrique est une splendeur. Mais on peut dire que Bornéo s’en approche. Il est d’ailleurs contemporain, au moins, de la grotte de Niaux en Ariège (-15 000 ans). Cependant, il est plus proche de l’ancienne expression artistique des Aborigènes d’Australie.

LGdb : A-t-on trouvé des vestiges d’habitation dans ces grottes ?

L-H F : Pas dans les mêmes grottes ! Est-ce que vous mangez dans une cathédrale ou une mosquée ? Non ! On a découvert des vestiges et Jean-Michel fouille depuis 2003 avec les archéologues indonésiens dans les grottes situées au pied des falaises, proches de la rivière, de la forêt, bref, proche de la vie. Les falaises font parfois 300, 400 m de haut. Au second étage, on a trouvé principalement des sites funéraires, avec des urnes contenant des os, donc plus récents. Et au-delà, dans les grottes parfois accessibles uniquement en escalade, c’est le règne des grottes ornées. En clair, plus on s’éloigne du quotidien et de la vie, plus on se rapproche des esprits…

LGdB : Cette découverte est-elle si importante ?

L-H F : En fait, la découverte est riche, multiple, complexe. Aujourd’hui, nous avons découvert et étudié 35 grottes ornées. J’y ai totalisé près de 2000 mains négatives ! Et au moins 400 autres peintures, principalement des « animaux » et des « hommes ». Je mets des guillemets, car la frontière entre les hommes et les animaux n’est jamais très étanche. Les esprits peuvent prendre la forme des animaux… Et les hommes, dans les rituels chamaniques, devenir des animaux dans leur voyage cosmique.
Ce qui est très étonnant à Bornéo, c’est que ces mains négatives ne sont pas, comme ailleurs dans le monde, une accumulation de mains posées au hasard sur la paroi. La plupart sont organisées, comme une composition picturale ; certaines sont surchargées de motifs symboliques comme des tatouages ou des scarifications qui déterminent les appartenances claniques. Et d’autres encore sont reliées par des tracés. Tout ceci est unique au monde, à ce jour. Bref, on a une utilisation de la main négative comme élément de base pictural de vastes compositions, dont évidemment on ne connaîtra jamais la signification… C’est aussi ce qui en fait le mystère et le charme !

LGdB : Que représentent ces grottes dans le monde de l’archéologie ?

L-H F : Bornéo a été propulsé en quelques années dans la communauté mondiale des archéologues. C’est un patrimoine considérable et en même temps l’étude ne fait que commencer. Il reste des montagnes et des grottes à découvrir, dans certaines cavités très isolées, je n’ai pu rester que quelques heures pour en faire l’étude et les relevés… Bref, du travail pour des générations de chercheurs. Mais aussi une richesse potentielle pour les populations locales, avec de l’écotourisme. Je suis à la recherche d’entreprises françaises opérant en Indonésie pour m’aider à développer un écotourisme sain, impliquant les communautés locales. Il n’y a qu’elles pour protéger efficacement ce patrimoine, si elles ont compris combien cela peut changer leur vie.

LGdB : Votre travail a-t-il suscité un intérêt du côté des scientifiques indonésiens ?

L-H F : Evidemment ! En même temps, cela les gêne peut-être, car leur amour-propre bien compréhensible a été chatouillé par ces découvertes à répétition venues de chercheurs étrangers… Heureusement, Pindi Setiawan, qui participe à nos explorations depuis 1995, a été un formidable ambassadeur. Depuis 2003, un accord a été signé pour engager des fouilles conduites par Jean-Michel Chazine. Ce travail collaboratif se poursuit, et c’est un autre chercheur français, François-Xavier Ricaut, qui a pris la succession de Jean-Michel, après sa retraite. Il reste tant à faire que toutes les bonnes volontés sont utiles…

<emb2867|right> LGdB : Pourquoi ce livre ?

L-H F : Ces peintures viennent juste d’être révélées au monde. Elles étaient bien cachées dans leur écrin de grotte situées en haut de falaises inexpugnables. Cependant, le monde moderne, avec sa voracité et sa stupidité, arrive à toute vitesse à Bornéo. De 1988 à maintenant, nous avons vu de nos propres yeux disparaître une forêt primaire splendide et le monde animal qui y vivait. Les champs de palmiers à huile frôlent le pied des falaises, les mines de charbon à ciel ouvert s’en approchent, des cimentiers imaginent découper ces montagnes pour en faire du ciment. Toute cette activité modifie évidemment le climat autour des grottes, qui ont permis miraculeusement la survie de cette expression artistique. Nous avons conçu cet ouvrage, traduit en anglais et en indonésien avec l’aide de Total Indonésie, comme un outil de communication pour protéger ce trésor qui n’appartient pas qu’à l’Indonésie, mais à l’humanité toute entière. On ne défend bien que ce que l’on connaît. On ne pourra pas dire, comme ce fut le cas à Sulawesi avec des cimenteries, « on ne savait pas ».

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