Bernard Dorléans, un regard érudit sur l’Indonésie

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La Gazette de Bali : Bernard Dorléans, racontez-nous vos parcours asiatique et indonésien ?

Bernard Dorléans: J’ai découvert l’Asie en 1966-67 à la faveur d’un poste de professeur coopérant en Chine. C’était la période de la Révolution culturelle, les Chinois ne souhaitaient pas forcément avoir de témoins étrangers là-bas, j’ai donc été remercié après sept mois. Je suis venu pour la première fois en Indonésie l’année suivante à la suite d’un concours de circonstances : je voulais repartir en coopération, j’ai alors demandé le Japon puisque j’avais étudié la langue. Mes interlocuteurs ont dû mal me comprendre et certainement entendre « javanais » au lieu de « japonais ». Ils m’ont donc envoyé en Indonésie, au centre culturel de l’Ambassade. Je n’en avais pas forcément envie mais voilà… Par la suite, du début des années 70 jusqu’à 1985, j’ai travaillé en Indonésie pour le compte d’un grand groupe pharmaceutique français pour lequel je vendais des médicaments et du matériel de radiologie, puis pour un autre grand groupe français pour lequel je vendais des radars, de l’éclairage public, de l’équipement hospitalier clé en main ainsi que de l’armement. Je dois dire que cette période m’a permis d’être en lien direct avec les décisionnaires de l’époque et d’expérimenter de près les méthodes commerciales « à l’indonésienne ». Par la suite, j’ai travaillé en Arabie Saoudite et à Singapour. J’ai vécu deux ans à Bali au début des années 90 pour écrire des livres, puis ai partagé mon temps entre Paris et l’Indonésie, jusqu’à revenir vivre à plein temps à Jakarta il y a cinq ans.

LGdB : Comment est né votre livre « Les Français et l’Indonésie » ?

BD : En 2000, J’avais déjà écrit plusieurs ouvrages sur le pays et avais été très actif au sein de la communauté française en Indonésie. Je venais de terminer une étude sociologique pour le compte du LIPI et c’est l’ambassadeur français de l’époque, René Servoise, qui m’a incité à rédiger cet ouvrage. Il en a d’ailleurs signé la préface. Les recherches et la rédaction ont nécessité un an de travail pour une publication en 2002. Par la suite, le livre a été traduit en indonésien et en anglais. Mais je crois qu’il est malheureusement relativement difficile à trouver désormais.

LGdB : Historiquement parlant, comment qualifieriez-vous les relations franco-indonésiennes ?

BD : Pendant très longtemps, les relations officielles et institutionnelles ont été inexistantes. Ce n’est qu’après l’indépendance de l’Indonésie qu’elles sont véritablement apparues. Avant cela, la France en tant que nation ne s’est pas intéressée à l’archipel, essentiellement parce qu’elle s’est tenue à l’écart du commerce des épices. La France a d’ailleurs toujours été en retard sur le plan de sa politique d’expansion maritime, considérant ses terres fertiles comme largement suffisantes pour nourrir son peuple. Dès lors, les relations entre Français et Indonésiens furent le fait d’individus, en général des personnalités très fortes, de vrais aventuriers que l’on connaissait peu mais qui se rendaient en général volontairement en Indonésie, sans ordre du gouvernement ou de l’administration, et qui se sont passionnés pour l’archipel.

LGdB : Néanmoins, peu de gens le savent, le drapeau français a tout de même flotté à Jakarta…

BD : En effet. En juillet 1810, Napoléon annexe la République batave à l’Empire français. Dès que l’événement est connu en février 1811, soit six mois plus tard, le gouverneur général Daëndels, qui était arrivé à Java en janvier 1808, décide de hisser immédiatement le drapeau français sur les édifices publics de Batavia. La « période française » en tant que telle ne dure que sept mois, de février à août 1811, mais elle est restée une période controversée pour les Indonésiens et les Hollandais pendant longtemps. Daëndels a été peu apprécié parce que très brutal, dans la plus pure tradition napoléonienne. Du fait du blocus maritime imposé par les Anglais, le commerce était aussi impossible et cette situation n’a rien arrangé. Ainsi, quand les Anglais sont arrivés en août 1811, les soldats hollandais sous les ordres de Daëndels ne leur ont opposé qu’une résistance symbolique. Néanmoins, plusieurs vestiges de cette période existent toujours. Les plus marquants sont le ministère des Finances à Jakarta, où une plaque au nom de Daëndels est d’ailleurs visible ; la route Anyer-Banyuwangi traversant Java d’Ouest en Est, dont la construction fut très meurtrière ; Koningsplein, le parc du Monas qui était à l’époque un terrain d’entrainement militaire ; le développement du quartier de Menteng ou encore plusieurs casernes militaires. Quant à Daëndels, il a par la suite été envoyé faire la campagne de Russie et après la chute de l’Empire, les Hollandais le considérant comme un traitre l’ont envoyé mourir en Sierra Leone.

LGdB : Les Français ont donc eu peu d’influence en Asie de manière générale et en Indonésie particulièrement. Qu’en est-il des autres puissances coloniales ?

BD : Pour schématiser, la France a récupéré en Asie ce que les Anglais n’avaient pas déjà. Ceux-ci avaient une puissance maritime inégalée et contrôlaient les points de passage, les détroits, comme Singapour dans la région. En ce qui concerne l’Indonésie, les Portugais sont arrivés les premiers. Puis les Hollandais les ont éjectés. Leur influence est néanmoins restée présente, comme au Timor ou à Flores. Les Hollandais sont parvenus à unifier géographiquement le pays. Pour le reste, ils ont été des sauvages, racistes, qui ne voulaient par exemple pas que les autochtones apprennent et parlent le hollandais. Les Hollandais n’ont pour ainsi dire rien fait pour les Indonésiens. Ils ont œuvré uniquement dans leurs propres intérêts. Le gouverneur Van den Bossche avait interdit aux Indonésiens toute culture vivrière. Ils n’avaient pas le droit de cultiver de riz, uniquement l’hévéa, le café ou les épices, ce dont les Hollandais avaient besoin pour eux et leur commerce. C’était de l’esclavage. Quant aux Français, ils étaient totalement hors du coup. Ils arrivaient avec des bateaux aux voiles déchirées, ce qui ne donnait pas une excellente image (sourires).

LGdB : A la lumière de l’Histoire, comment les relations franco-indonésiennes peuvent-elles être envisagées dans le futur ?

BD : Pour être franc et direct, je dirai que les Indonésiens n’en ont pas grand-chose à faire des Français. Les Allemands en revanche, grâce à l’influence de l’ancien président Habibie et a ses liens privilégiés avec l’Allemagne, sont dans une bien meilleure position pour les relations économiques. L’importance de Siemens en Indonésie en est un bon exemple. Seul Total est un véritable acteur historique français dans l’archipel et Carrefour à un degré moindre. C’est un handicap qu’il sera difficile de combler.

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